dimanche 26 février 2017

Trahison (ou Confidences d'un barman)

Texte s'adressant à un public adulte
Genre : Réaliste
956 mots


- J’ai couché avec ta soeur.

Cette phrase me fit dresser l’oreille. En général, je n’écoute pas aux portes, mais la soirée s’annonçait déprimante. Le Canadien faisait relâche pour deux jours et tout ce que j’avais à me mettre sous la dent en attendant les rares commandes, c’était du curling ou du ski. Entre ça et la promesse d’une conversation croustillante, je n’ai pas hésité une seule seconde.

Tout en feignant de m’intéresser à outrance au verre que je lustrais, je tournai la tête d’un quart et épiai mes deux clients à leur insu.

- Arrête de m’niaiser, Steve! fit le châtain en empoignant sa Labatt. Ça pogne pas.
- J’te jure, Man!

Devant l’air sérieux de son camarade, le jeune fronça les sourcils, puis rétorqua :

- J’te cré pas!

Le dénommé Steve déposa sa main gauche sur le bar, se leva à demi et déclara sans ciller:

- Éric, j’te l’jure sur la tête de ma mère.

Éric devint blême comme un mort et recula comme si l’autre l’avait frappé. Quant à moi, je jubilais, le spectacle promettait d’être intéressant.

- T’as… t’as couché avec… balbutia Éric.

De ma position, j’avais une vue imprenable sur le percing de sa lèvre inférieure, lequel tremblotait d’émotion. Steve baissa la tête.

- J’le sais, Man, ça s’fait pas, d’coucher avec la sœur de son meilleur chum.
- Mais… Maude… A s’intéresse pas… A veut rien savoir des… C’t’une lesbienne, bâtard!
- Ben, faut croire que ça y tentait d’faire changement…

Le poing d’Éric s’abattit sur le bar.

- Aye, fais pas ton comique!

Voyant que des curieux se tournaient vers eux, Steve tenta d’apaiser son ami.

- Attends, Man, capote pas! Laisse-moé t’expliquer.

Éric pompait sur sa chaise et ses yeux menaçaient de sortir de leur orbite. Remarquez, je le comprenais un peu. Une sœur, peu importe son orientation sexuelle et son âge, c’est sacré pour un homme. On ne touche pas à ça.

- Était pas toute seule, lâcha Steve. Carla était là aussi.

Éric demeura bouche bée devant ce que lui laissait entrevoir son ami.

- Sont v’nues toutes les deux à mon appart, y a deux semaines à peu près. Crêpées pis en p’tites jupes courtes. T’aurais dû les voir, Man! Des chattes en chaleur. J’te jure, elles avaient décidé que j’y passerais, pis j’avais pas mon mot à dire.
- Me semble, fit Éric d’un air dégoûté.
- Aye, j’aurais ben voulu t’y voir, Man! Le décolleté jusqu’au nombril, pas de p’tites culottes… Quessé qu’t’aurais fait à ma place?

Éric se mura dans un silence buté et fixa sa bière. J’en profitai pour servir un Bloody à une fausse blonde, puis retournai aussitôt farfouiller derrière mon bar, l’oreille tendue.

- J’te l’ai dit parce que t’es mon meilleur chum. Après tout c’qu’on a fait ensemble, me semble qu’y doit y avoir moyen de s’comprendre!

Éric secoua la tête d’un air découragé.

- J’peux pas croire que t’aie fait ça.
- Écoute, dit Steve en posant une main conciliante sur l’avant-bras d’Éric, c’t’ait une erreur, j’m’en rends ben compte asteure. Sur le coup, j’ai pas pensé aux conséquences. Pis là, j’le regrette.

Le regard d’Éric s’attarda sur les doigts de son ami.

- Mettons. Pis là, si Maude allait chez vous pour remettre ça, quessé qu’tu ferais?

Steve répondit avec conviction :

- J’lui dirais non, Man. Même si ça s’rait tough, j’dirais non. Parce que t’es mon meilleur chum.

Un lourd silence s’installa. De mon côté, je ne savais plus quelle tâche m’inventer pour demeurer près de mes lascars. Le comptoir était propre, les verres aussi. Heureusement, ils étaient trop concentrés sur leur conversation pour remarquer mon manège.

- Okay, fine, on oublie ça, déclara Éric en levant sa bouteille. T’es mon meilleur chum. J’te pardonne.

Le sourire de Steve s’élargit jusqu’à ses oreilles.

- Chus tellement content, Man! J’en pouvais pus de t’cacher ça. Toé, t’es au boutte!
- R’garde, on s’est toujours tout dit, faque c’est correct.
- Presque, le reprit Steve.
- Presque?
- Presque tout dit. Y a une affaire que t’as jamais voulu m’dire.
- C’est pas pareil, marmonna Éric.
- Arrête, j’viens de t’dire que j’ai couché avec ta sœur. Tu peux ben me l’dire, asteure. Man, on était au secondaire. C’est passé date!

Eric réfléchit et hocha la tête.

- Okay, t’as raison. J’peux ben te l’dire. Mais promets-moé qu’on va encore être chums après.
- Promis, Man.

Dans un geste empli de solidarité masculine, Steve empoigna la main d’Éric. On aurait cru qu’ils s’apprêtaient à faire un bras de fer. De voir ces deux gaillards aussi unis, ça m’a presque tiré une larme. Que c’est beau, l’amitié!

- Awaye, shoote! Dis-le donc. Je l’sais qu’c’était Sandra.
- Non, c’était pas elle.

Steve ouvrit des yeux ahuris.

- Comment ça, c’était pas elle? J’ai toujours pensé qu’c’était ma blonde, que tu t’étais tapé ce soir-là!
- Ben non, j’aurais jamais fait ça!
- Qui, d’abord?

Éric hésita à nouveau.

- Attends, laisse-moé t’expliquer comment ça s’est passé. Tu t’souviens qu’tu m’avais demandé d’aller chercher du jus?

Steve s’égaya à ce souvenir.

- Mets-en, que j’m’en souviens! T’es revenu avec une caisse pleine pis l’air complètement parti. Vas-tu enfin m’dire avec qui t’as couché ce soir-là?

Je comprenais l’impatience de Steve. Moi-même, je n’en pouvais plus d’attendre qu’Éric lâche le morceau. Le regard de ce dernier se fit fuyant.

- C’était la première fois.
- J’le sais, mon chum! Awaye, c’était qui? Nancy? Pas la grosse Suzie, toujours?
- Non, c’était pas eux autres.
- Arrête de m’niaiser pis dis-le, bâtard!

Soudain, l’expression d’Éric se fit plus résolue. Il regarda Steve droit dans les yeux et lâcha :

- Ta mère, mon chum. C’était ta mère.


**********
Notes de l'auteure

J'ai écrit ce texte avec pour objectif de le soumettre au concours Les mille mots de l'Ermite, en 2010.

J'avais eu envie de m'amuser un peu à écrire en joual, question de voir si ce genre de narration me conviendrait. Dans les faits, je me suis vite rendue compte que ça ne m'intéressait pas vraiment, et d'ailleurs je n'aime pas beaucoup lire du joual, mais bon, au moins je l'ai tenté pour voir ce que ça donnerait!

Ce texte a paru pendant une dizaine de jours sur le blogue de l'Ermite de Rigaud, et j'ai obtenu de bons commentaires à son sujet. 

Un moment, je me suis dit que j'écrirais peut-être un jour un recueil intitulé "Confidences d'un barman" (une suggestion reçue d'une amie, si je me souviens bien), dans lequel j'insérerais ce petit texte, mais l'envie m'a passé. Ça a juste été un texte amusant à écrire, une expérimentation et une expérience que j'ai appréciées!

samedi 18 février 2017

Le mystérieux vaisseau vingt-huit

Texte s'adressant à un public général
Genre : Science-fiction
1 986 mots


Une alarme? Mauris se redresse et tend l’oreille pour écouter le message préenregistré. S’il en croit ce que lui dit la voix féminine, sa navette de transport quittera le secteur dans trois minutes.

Comment? Il n’a même pas été averti de son arrivée! Il ne peut pas déjà être aussi tard, c’est impossible. Coup d’œil à sa montre. Tiens, on dirait bien que oui. Aurait-il été si absorbé par ses tâches qu’il en aurait perdu la notion du temps? Il en doute, même si sa liste était plus longue que d’ordinaire. Le double de ce qu’il doit accomplir sur son vaisseau habituel. Tout ce boulot pour lui seul!

Que fait donc Franks? Son silence chiffonne Mauris. Le superviseur était censé l’avertir une demi-heure à l’avance, puis lui lancer un rappel cinq minutes avant l’échéance. C’est son rôle, l’une de ses insignifiantes tâches dans le processus, et il n’est même pas capable d’assumer cette responsabilité? Ou alors, il le fait exprès, juste pour le plaisir de le voir se défoncer pour atteindre la navette à temps. À moins qu’il ne soit trop occupé à courtiser l’une de ses jolies adjointes.

Peu importe. C’est encore Mauris qui risque de payer pour l’incompétence de l’un de ses patrons. S’il arrive en retard au sas, ce sera catastrophique. Il se méritera un autre billet, c’est certain. Déjà deux ce mois-ci. Pour de bêtes malentendus avec ses supérieurs.

Il ne peut pas se permettre un autre blâme. Il n’ose même pas penser à la réaction de Sophy s’il se faisait rétrograder. Où l’affecteraient-ils? Aux cuisines, aux chaînes de montage? Il a passé l’âge de ces basses besognes.

Rien tout cela ne serait arrivé s’il avait œuvré sur son vaisseau habituel. Il a fallu que cette affectation pour le vaisseau vingt-huit tombe sur lui. Pourtant, il ne devrait pas s’en étonner. Les remplacements, il connaît. On le désigne plus souvent qu’à son tour lorsque l’équipe est réduite. Peu importe les problèmes de personnel, le boulot doit tout de même s’accomplir dans les délais. Et les gestionnaires se moquent bien des petites gens qui doivent trimer dur pour atteindre des objectifs irréalistes.

Il aurait dû prétexter une maladie quelconque pour éviter d’aller travailler dans ce vaisseau en particulier, un nouveau venu dans le convoi. De drôles de rumeurs circulent à son sujet. Des histoires de disparitions inexpliquées. Certains parlent même d’esprits frappeurs ou de fantômes. Ce qui est stupide, bien entendu.

Si le bâtiment demeure inhabité depuis son annexion et qu’il se tient à l’écart, c’est pour mieux protéger le convoi. D’ici quelques mois, lorsque les gestionnaires se seront assurés que les composantes du bâtiment sont bien stables, ils l’intégreront à l’ensemble et il y prévaudra la même situation qu’ailleurs : navettes fréquentes entre les vaisseaux, repas pris en commun et solidarité entre les travailleurs. Ce n’est qu’une question de temps. En attendant, ces histoires de disparitions ne sont que des contes pour les bonnes femmes.

Tout de même, Sophy a raison. Sa bonté le perdra. Il aurait dû protester plus fort pour obtenir une meilleure affectation. Quelqu’un aura sûrement décidé de le punir pour son attitude jugée « trop réactionnaire » par le conseil de discipline. N’y a-t-il plus moyen d’exprimer une opinion sur ce convoi de malheur?

Tiens, que se passe-t-il donc du côté des arbres? Les feuilles se tournent à l’envers. Voilà qui ne lui dit rien de bon. Dans le bon vieux temps, ce genre de signe annonçait la pluie, mais il y a si longtemps qu’il vit dans l’espace. Trop longtemps. Il en avait presque oublié l’odeur d’ozone qui précède l’orage. L’air qui se rafraîchit en vue de l’ondée à venir. Il ne sait pas comment les savants s’y sont pris pour arriver à reproduire aussi fidèlement de tels phénomènes terrestres dans ce vaisseau, mais c’est assez bien réussi. Pour un peu, il en verserait une larme de nostalgie.

Vite, tout remettre en ordre. Ranger les sacs de terreau. Mais où? Les remises sont pleines à craquer. Et personne pour l’aider.

Tant pis. Il dira qu’il a oublié. La conséquence sera moindre que pour un retard. Franks l’a bien averti ce matin : comme il est le seul travailleur sur le vaisseau vingt-huit, il ne lui enverra qu’une navette automatisée. À lui d’être à l’heure.

C’est bien connu, les gestionnaires ont horreur des transports d’urgence qui dérangent leur programme. Dans un tel cas, peu importe le réel fautif, c’est toujours le plus petit maillon de la chaîne qui paie les pots cassés. En l’occurrence, les ouvriers comme Mauris.

Allez au pas de course. Il lui reste encore quelques minutes pour atteindre la navette. Il peut y arriver. Sauf qu’il n’est pas tout près. Attention, il faut surveiller les plaques du plancher. Certaines sont fissurées. Ce vaisseau pourtant tout neuf se dégrade à vue d’œil. Quel genre d’expériences font donc les savants ici?

Ce n’est pas le moment. Et pas son problème. Il est affecté aux plantes, pas au matériel fixe, ni aux simulations. À chacun son boulot.

Tout de même, les conditions de travail empirent ces temps-ci. Les gestionnaires devraient y voir, plutôt que de scruter les cieux dans l’improbable espoir d’atteindre une planète habitable. Comme si quelqu’un y croyait encore. À force de demeurer dans leurs luxueux vaisseaux à rêvasser, la vie doit leur sembler facile. Ils devraient aller faire un tour sur le terrain de temps en temps. Se salir les mains ne leur ferait pas de mal. Et dire qu’on les paie trois fois son salaire. Il pourrait prendre leur place n’importe quand. Mais eux, par contre, ne sauraient pas s’occuper des jardins, ni même d’aucune tâche réservée aux sous-fifres comme lui. Il aimerait bien les y voir, ces bureaucrates.

Des nuages? Il se passe de drôles de choses sur ce vaisseau. Les arbres se balancent de plus en plus. Le vent se déchaîne. Un premier coup de tonnerre, puis un second. Quels champions, ces informaticiens! Franchement, ils auraient pu attendre qu’il sorte avant de lancer leur programme! Ou alors, peut-être est-ce voulu? Ils ne le font tout de même pas exprès?

Il a tellement mal aux pieds. Les poumons lui brûlent. Les courses échevelées, ce n’est plus de son âge. N’y a-t-il personne qui se rende compte de sa présence? Que fait donc Franks?

Trente-six ans, qu’il se plie en quatre pour satisfaire les exigences des gestionnaires. Et pourquoi donc? Un salaire de misère, aucun avantage social. Et la promesse d’œuvrer pour le bien du convoi jusqu’à sa mort.

De la pluie. Des litres et des litres de pluie. Qu’est-ce qu’ils lui envoient, un déluge? Il doit ralentir, ses chaussures glissent. Combien de secondes lui reste-t-il?

Sa vue est embrouillée par toute cette eau qui lui tombe dessus. Et dire qu’on les rationne sur les vaisseaux des ouvriers, alors qu’il semble y en avoir amplement pour tout le monde. Ce genre d’injustice ne l’étonne même plus. Tout le contraire de ce que les recruteurs leur avaient fait miroiter à l’époque. De la nourriture à volonté, un cadre de vie sain et agréable… Quelle foutaise! Il s’est engagé à faire partie du convoi en toute bonne foi et pour améliorer leur sort, à lui et Sophy. Pour ce que ça leur a rapporté. Il est grand temps de revoir le partage des privilèges par ici.

À ce rythme, il ne tiendra pas encore bien longtemps. Son implant cardiaque n’est plus de toute première jeunesse. Et ils n’a pas les moyens de le faire réparer. Déjà, il ne sait pas comment il arrivera à offrir à Sophy le nouvel œil qu’elle lui réclame à grands cris. Ils se sont mis aux mets déshydratés de moindre qualité pour réaliser quelques économies, mais même en coupant sur les rations, le but sera long à atteindre.

Un point de côté, misère. Allez, un grand respir. Faire rentrer l’air pur et expirer celui qui est vicié. La douleur est encore pire. Cette technique est bonne pour les jeunes, il a passé l’âge de ces folies.

Demain, c’est décidé, il se portera pâle. Qu’ils se débrouillent avec leurs jardins. De toute façon, que pourrait-il bien se produire? Les pauvres et adorables petites plantes vont mourir, et alors? À quoi bon sarcler, creuser, planter, élaguer et bouturer, pour ensuite regarder le tout pousser, puis disparaître?

Ah! Les beaux savants et leurs sacro-saintes études scientifiques. Malgré toutes leurs promesses, leurs expériences n’ont pas encore réussi à créer des plantes plus résistantes. Pour les fleurs et les arbres, ça va, mais faire pousser des légumes dans un environnement contrôlé semble être une tout autre histoire. Une question d’engrais, d’après Franks. Comme s’il y connaissait quoi que ce soit, cet imbécile.

De toute manière, Mauris sait très bien où vont les maigres récoltes : chez les mieux nantis, qui s’empiffrent sans se soucier de la classe ouvrière. Et qu’on ne lui parle pas de leurs plats soi-disant authentiques. Il est encore capable de faire la différence entre ce qui sort des machines et ce qui est produit de façon naturelle!

De la neige? Cette fois, ils exagèrent! Il va finir par croire qu’il s’agit d’une blague. Organisée par Franks, possiblement. Bravo les gars, mais la vraie neige du bon vieux temps ne tombait pas de cette façon. Elle s’accumule trop vite.

Ses chaussures ne sont pas conçues pour supporter de telles conditions. Il se plaindra en haut lieu. Quoique. Il vaudrait mieux pour lui qu’il se fasse oublier un peu. Les billets. Il y en a déjà trop à son dossier. Inutile d’attirer l’attention sur lui.

Si ça se trouve, Franks est déjà rentré chez lui, bien au chaud dans ses quartiers. Il l’aura oublié. Qui sait, peut-être que personne ne se doute qu’il est là, à avancer en frissonnant dans cet enfer gelé?

Le sas, enfin. La navette devrait se trouver de l’autre côté de la paroi vitrée. Aucun phare, aucun avertisseur clignotant. Serait-il arrivé trop tard?

Ce doit être à cause de la neige. De la condensation sur la vitre, c’est possible, non? Allez, un dernier effort, il va l’avoir! Demain, son corps le lui fera payer, mais il n’ira pas travailler de toute façon.

Soudain, son pied droit dérape sur une plaque de glace et il part en vol plané. Lorsqu’il reprend ses esprits, il est étendu sur le sol, avec le dos mouillé et les lombaires en miettes.

Pas le choix, il lui faudra ramper pour atteindre le dispositif d’urgence. Et ensuite quoi? Appuyer sur le bouton. Demander un transport. Attendre qu’on vienne le chercher.

Non, ce n’est pas la solution. S’il réclame de l’aide, il n’y coupera pas. Il l’aura, son billet. Par contre, si personne ne se rend compte qu’il est toujours sur le vaisseau, peut-être n’y aura-t-il aucune conséquence. Pas de billet, pas de problème.

Il espère juste que Sophy aura l’intelligence de n’alerter personne.

Obligé de passer la nuit sur le vaisseau vingt-huit. À se les geler en attendant que quelqu’un rouvre le sas au petit matin. Et croiser les doigts pour que la promesse de crédits supplémentaires achète le silence des éventuels témoins. Pour éviter le pire.

Relégué aux oubliettes, le nouvel œil. Ils n’en auront jamais les moyens. Cette fois, c’est clair : Sophy va vraiment le tuer.

Allez, se relever pour chercher un abri. L’une des remises, ce sera sûrement la meilleure option.

Un cliquetis au-dessus de lui. Que se passe-t-il? D’un seul coup, plus de neige, plus de vent. Et ce brouillard qui descend vers lui? Une sorte de brume bleutée, bien peu naturelle. Porteuse d’un parfum amer. Étrange.

Sa gorge se serre. Il a du mal à respirer. Ses membres se mettent à convulser. Il tombe sur la neige. Si froide, elle s’insinue dans sa chemise. Il n’arrive pas à contrôler ses spasmes.

Sa dernière pensée va aux gestionnaires. Il aurait peut-être dû se montrer un peu moins exigeant, mettre un peu plus de coeur à l’ouvrage. Et fermer sa grande gueule.


**********
Notes de l'auteure

Ce texte a été écrit dans le cadre d'un atelier d'écriture donné par Élisabeth Vonarburg (l'atelier long de 2013). Les consignes de départ étaient : une course contre la montre retardée par les éléments, au je, avec l'élément "what the fuck" : un sac de terreau. 

Bien sûr, nous avons joué avec le texte par la suite (notamment en changeant de narrateur et en faisant de l'échangisme de textes entre ateliéristes). D'ailleurs, ma collègue Pascale Raud s'est bien amusée à réécrire le tout à sa manière. Je me suis réappropriée le texte par la suite, mais Pascale y a certainement laissé un peu de son mordant!

C'est le genre de texte que je trouve jouissif à écrire. Dans le cas présent, il m'a permis de me défouler à propos de certaines situations que je vivais à mon travail (Ah! Ces gens avec qui l'on travaille au quotidien sans les avoir choisis!). Et pourquoi pas? L'écriture, ça peut aussi servir à ça!

lundi 13 février 2017

Jeu de patience

Texte s'adressant à un public adulte
Genre : Réaliste/Noir
2 213 mots


- Souris, viens donc!

Où en suis-je rendue déjà? Ah oui, deux cent quatre-vingt-treize.

Je feins d’être trop plongée dans mon roman pour entendre l’invitation d’Amanda, qui insiste :

- Allez, Souris, viens te baigner, elle est bonne!

Deux cent quatre-vingt-quatorze.

Je ne prends pas la peine de la regarder. Elle sait très bien que je déteste l’eau. M’a-t-elle vue une seule fois nager ces dernières années ? Elle joue la comédie pour son petit copain, voilà tout. Jusqu’ici, elle et lui ne se sont pas trop gênés pour batifoler dans la piscine creusée. Je ne vois pas très bien en quoi ils pourraient avoir besoin de moi. Amanda hausse les épaules et lance à son ami :

- Je te l’avais dit, chéri! La Souris n’aime pas l’eau!

Deux cent quatre-vingt-quinze.

Il la prend par la taille et l’attire contre lui.

- Laisse-la donc tranquille, on n’a pas besoin d’elle pour s’amuser.

Amanda fait mine de le repousser.

- Oh! Ne me dis pas que tu as un faible pour la Souris?

Deux cent quatre-vingt-seize.

Il lui chuchote, en se pensant de toute évidence discret :

- Es-tu folle ? Ta cousine me fait flipper, avec son teint de morte vivante. Elle ne pourrait pas aller ailleurs ?

- T’inquiète! répond Amanda en rigolant. La Souris ne dit jamais rien. Elle ne nous dérangera pas. Hein, Souris?

Deux cent quatre-vingt-dix-sept, deux cent quatre-vingt-dix-huit.

Ça y est presque ! Je serre les dents. À m’en péter la mâchoire. Demeurer stoïque, immobile. En apparence plongée dans ma lecture. Jouer le Jeu jusqu’au bout. J’en suis capable. Plus que deux fois. Et le Jeu sera enfin arrivé à son terme.

Amanda et son copain s’amusent encore un peu en m’ignorant. Puis se décident à sortir. Ma cousine prend tout son temps pour se rendre à sa serviette, en se déhanchant de façon exagérée. Son compagnon suit des yeux les gouttes qui ruissellent sur ses courbes gracieuses. En ce moment, elle pourrait lui demander le monde, il le déposerait à ses pieds pour quelques minutes d’extase.

Je ne me suis jamais laissé berner par les airs enjôleurs de ma cousine. Je sais très bien que derrière ses sourires se cache une femme enfant capricieuse. Chacune de ses moues boudeuses me rappelle maman. Deux égoïstes de la même trempe. Je n’ai jamais compris pourquoi les hommes se ridiculisent pour de pareilles femmes. Papa lui-même n’a pas fait exception à la règle. Il a mis maman sur un piédestal. Pour ce que ça lui a rapporté.

Le patio tremble sous les pas lourds de tante Odile, qui se prépare à jouer sa scène préférée. Celle de la mère rabat-joie. Elle frappe dans ses mains et crie de sa voix haut perchée :

- Allez! Hop les enfants! Nous soupons dans deux minutes! Carl, tes parents doivent être morts d’inquiétude, cours vite chez toi!

Tante Odile. Tout est de sa faute. C’est d’elle qu’Amanda tient la stupide idée de me traiter de Souris. Un jour, tante Odile s’est exclamée, en me voyant trempée par la pluie : « Seigneur! On dirait un rat mouillé! »

Amanda a alors commencé à m’appeler Face de rat, mais par bonheur l’oncle Henri s’est opposé à ce surnom cruel. Contournant l’interdiction, ma chère cousine s’est rabattue sur un sobriquet plus subtil mais tout aussi péjoratif. Souris. Comme si j’étais peureuse et insignifiante. La preuve qu’elle me connaît bien mal.

Odile se tourne vers moi et plisse le nez de dégoût.

- Et toi, qu’attends-tu pour aller te débarbouiller? A-t-on idée d’étaler autant de crème solaire sur un visage! Dis-moi, tu en as répandu dans tes cheveux ou tu as juste oublié de les laver? Vraiment répugnant! À ton âge, moi, je prenais soin de mon corps. Ce n’est pas pour rien que j’ai été élue reine de beauté deux années consécutives!

Cent dix.

En ce qui la concerne, je suis encore loin du compte. Ravalant mon ressentiment, je réussis à conserver une expression impassible. Chaque femme de cette maison paiera à son heure pour ce qu’elle m’a infligé. Mon tour viendra.

Au repas, oncle Henri écoute les grands titres du téléjournal. Intéressant et instructif, comme d’habitude. Tous ces meurtres, ces crimes non résolus. Tante Odile fait claquer sa main dodue sur la télécommande.

- Pas de télévision à table, Henri! Combien de fois devrai-je te le répéter?

Dans des moments comme celui-ci, j’éprouve une envie irrésistible d’initier mon oncle au Jeu. Ses yeux ne prendraient plus jamais cette lueur penaude. Sa tête se tiendrait droite sur ses épaules. Henri n’est qu’un benêt. Un brave bougre mais si naïf.

Plus que jamais, je regrette la promesse faite à mon défunt père. Je ne peux rien révéler du Jeu, j’ai promis. Tout de même, c’est son frère, il aurait pu lui en parler. Avec une femme pareille, ça lui aurait bien rendu service.

Bon sang, ce que je peux détester cette salle à manger lavande ! Plus que tout, je hais cette tapisserie fleurie. Un peu d’essence là-dessus, une allumette et le tour serait joué. Sauf que ce ne serait pas très malin. Ne jamais utiliser la même tactique. C’est la base si l’on ne veut pas être pris.

Les mâchoires de tante Odile mastiquent avec bruit la bavette trop cuite. Puis sa bouche mollasse engouffre une quantité incroyable de frites. Arrosées d’une gorgée de vin. Steak, frites, steak. Allez, tante Odile, une bouchée de gras, encore une autre ! Elle finira par exploser. Ce qui m’épargnerait bien du boulot. Pour chasser mon dégoût, je me concentre sur les jérémiades de ma cousine.

- S’il te plaît, papou! supplie Amanda. Laisse-moi y aller! Tous mes copains y seront!

Quelle enfant archi gâtée par la vie ! D’accord, sa mère est une ogresse et son père un mouton, mais ils sont tous deux à ses pieds depuis sa naissance et ses moindres caprices sont exaucés. Et pourtant, Amanda tient pour acquise sa bonne fortune.

Depuis que la princesse a obtenu son permis de conduire, elle ne cesse d’emprunter la décapotable de l’oncle Henri. Oh, il proteste toujours pour la forme, mais il finit par être vaincu par son amour. L’amour. Une perte de temps. Un frein. Une limite. Seule la patience a des limites. L’amour ne doit pas empêcher le Jeu de suivre son cours.

La tête basse, oncle Henri capitule. Amanda dévoile ses dents cruelles et me susurre :

- Désolée, Souris! Tu ne peux pas venir, cette soirée est interdite aux zombies!

Deux cent quatre-vingt-dix-neuf.

Un frisson d’anticipation me parcourt le dos. Je cache mon sourire derrière ma serviette de table et m’efforce de conserver mon habituel masque de froideur. Le dira-t-elle encore ? Mettra-t-elle enfin un terme au Jeu ? On dirait bien que non. Elle ne s’occupe déjà plus de moi.

Je suis trop nerveuse, ça va finir par se voir. Je me lève, vide mon assiette et me dirige vers ma chambre. Est-ce vraiment le bon moment ? Je crois, oui. Il le faut. Je n’en peux plus d’attendre.

Je m’avance à pas lents vers la fenêtre de ma chambre. Ma main tremble en enlevant le loquet. Un grincement. Je m’arrête. Bonjour la discrétion! J’aurais dû huiler le mécanisme, l’entretenir afin d’être prête le moment venu. Ce genre d’erreur ne me ressemble pas, je vais devoir me surveiller.

J’inspire pour me calmer. Puis me glisse dehors. Parfait, la pelouse est encore sèche, mes pas ne laisseront aucune trace.

Tandis que mes pieds fébriles foulent l’herbe tendre, je me remémore ma première participation au Jeu. Je me rappelle de chaque détail.

Snouffi, ce cher Snouffi. Je venais de le prendre sur le fait alors qu’il creusait un trou dans les plates-bandes. À l’époque, je devais avoir à peu près neuf ans. Le matin même, maman et moi avions planté de belles fleurs, des annuelles, devant la maison. Tout ce travail gâché. Maman serait furieuse à son retour. Et, comme d’habitude, elle se défoulerait sur moi. Comme si tous les maux de la Terre devaient m’être attribués. J’avais compris depuis longtemps qu’elle ne m’avait jamais désirée.

Je me suis mise à injurier Snouffi. Il avait l’air honteux, mais ça ne m’a pas adoucie. J’ai levé un bâton. Je m’apprêtais à le punir, mais papa m’a arrêtée en plein vol. Pour la première fois de ma vie, je l’ai vu en colère. Il m’a sermonnée :

- Tu n’as pas le droit d’agir de cette façon. Je n’accepterai jamais cela de ma fille.

J’ai baissé la tête. Il a soupiré, puis a semblé prendre une décision. Il m’a dit :

- Bien, je crois qu’il est temps pour toi d’apprendre la patience. D’ailleurs, je connais un jeu de patience qui pourrait t’y aider.

Je l’ai regardé, curieuse.

- Un jeu de patience?
- C’est ça, un jeu de patience. Mais tu dois me promettre de n’en parler à personne.
- Même pas à maman?
- Surtout pas à maman.

Il ne m’a pas été trop difficile de promettre. J’aimais bien l’idée de jouer dans le dos de ma mère. Papa a souri, puis m’a annoncé :

- Pour commencer, tu vas choisir un chiffre.
- Un chiffre?
- Oui, un chiffre, qui correspondra au nombre de chances que tu accordes encore à Snouffi.
- Des chances de quoi?
- De s’amender. Combien de chances lui laisses-tu pour comprendre qu’il doit arrêter de creuser des trous dans nos plates-bandes?

J’ai réfléchi un peu et lancé le premier chiffre qui me venait en tête :

- Sept.
- Sept. Excellent choix!
- Et ensuite?
- Ensuite, tu attends.
- Quoi?
- Que Snouffi recommence. Sauf que, cette fois-là, tu n’auras pas le droit de te fâcher. Tu resteras calme et tu lui montreras une fois, une seule fois, qu’il ne doit plus agir ainsi. S’il ne tient pas compte de ton avertissement, ce sera tant pis pour lui. Le Jeu aura commencé.

Je me rappelle avoir hoché la tête sans trop saisir le concept émis par mon père. Évidemment, le chien avait à nouveau déterré les annuelles. Et les vivaces aussi. La tentation d’exploser était forte, mais avec l’aide de papa, j’avais réussi à résister.

- Ça fait combien? me demandait-il chaque fois que nous prenions le cabot en flagrant délit.

Un jour, j’ai fini par lancer le chiffre magique :

- Sept.
- Bien. Suis-moi avec Snouffi.

Maman faisait la tournée des boutiques cet après-midi-là. Même si je détestais les magasins, j’aurais dû l’accompagner. Trop obnubilée par sa personne, elle n’a pas remarqué ma mine basse. Snouffi n’a plus jamais détruit les plates-bandes. En fait, personne n’a plus jamais revu Snouffi.

- Lorsque tu fixes les règles du Jeu, tu dois aller jusqu’au bout, avait décrété papa.

Et je l’ai fait. Avec Snouffi et à bien d’autres occasions. Le Jeu est devenu un moyen d’accepter la réalité. De supporter ce monde si imparfait. Parce que savais que, tôt ou tard, l’heure de ma revanche sonnerait.

Cachée dans la pénombre du garage, je vois Amanda entrer, puis s’installer dans la décapotable grise.

La porte commence à remonter. Je sors alors de l’ombre et dévoile ma présence. Ma cousine me jette un regard interloqué. Toutefois, fidèle à elle-même, elle retrouve vite son aplomb et relève la tête. Je suis suspendue à ses lèvres trop rouges. Prononcera-t-elle enfin les mots qui me délivreront de mes tourments ?

- Que fais-tu là, Souris?

Trois cents.

Oui, enfin ! Mes épaules s’affaissent de soulagement. Le cœur léger, je m’empare du bois un de l’oncle Henri et en assène un coup fracassant sur la joue de ma chère cousine. Et encore un autre. Prise par un fou rire irrépressible, je répète ce mouvement libérateur à l’infini.

La porte du garage est arrivée depuis longtemps au bout de sa course lorsque je m’arrête. Amanda gît dans la décapotable. Ensanglantée. Plus belle que jamais.

J’essuie mes empreintes sur le bâton, puis réintègre en silence ma chambre et m’endors, le sourire aux lèvres, heureuse d’être allée jusqu’au bout. Papa serait fier de moi.

*

Je me penche pour subtiliser une pivoine des plates-bandes de la voisine. Cette fleur écarlate me rappelle Amanda. Une tête trop lourde pour la tige, les couleurs flamboyantes de celle qui veut voler la vedette, mais fragile, si fragile qu’elle s’écroule au moindre coup de vent.

Bien sûr, je regrette un peu que ma chère cousine s’en soit tirée. Il faudra tout recommencer maintenant. Dommage, le Jeu connaît une fin plus satisfaisante d’habitude. Papa n’a pas bronché lorsque la maison a brûlé. Même maman a eu la bienséance de succomber rapidement à la mort-aux-rats. Amanda n’est qu’une empêcheuse de tourner en rond.

Par chance, la princesse semble avoir occulté de sa mémoire les derniers événements. Le choc, sans doute, a diagnostiqué le médecin. Et, compensation non négligeable, elle exhibe à présent une mâchoire fracassée et un nez en piteux état. Sans compter sa commotion cérébrale et son visage tuméfié. Elle se pavanera moins pendant quelques semaines!

Lorsque je lui remets la pivoine, elle me crache douloureusement :

- Merci, Souris!

Pour l’une des rares fois de mon existence, j’ouvre la bouche et lui dis :

- Amanda, je déteste que tu m’appelles Souris. Pourrais-tu arrêter s’il te plaît?

Épuisée, elle ferme les yeux et murmure :

- D’accord… Souris!


Un.


**********
Notes de l'auteure

Une première version de ce texte a été publiée en 2010 dans la revue Moebius #125, puis je l'ai retravaillé et la revue Alibis a publié, en 2014 (dans son #49), la version que vous pouvez lire ici.

J'ai eu de bons commentaires de ce texte noir, qui a surpris quelques personnes dans mon entourage. À l'époque (2010), je m'amusais surtout à écrire des textes gentils, et ce texte contrastait vraiment avec mes productions habituelles. Une amie m'a même dit "Ça sort d'où, ça?" (Mais de mon cerveau bizarre, voyons!)

Je crois que les gens sont maintenant davantage habitués au fait que la lumière et la noirceur se manifestent en alternance dans mes textes. Je ne me censure pas de ce côté, j'écris ce qui a besoin d'être écrit. En espérant ne pas trop traumatiser mes proches au passage! ;)

dimanche 12 février 2017

Réparation

Texte s'adressant à un public adulte (18 ans et plus)
Genre : Réaliste/Noir
874 mots


Planté devant sa table de travail, jambes écartées et dos voûté, Alfred réfléchit à son plan d’action. Ses doigts dévorés par l’arthrite vont et viennent dans sa chevelure clairsemée. Après maintes tergiversations, il tranche en faveur des ongles. Autant amorcer le processus en douceur.

Les ongles. Trop souvent négligés, ils en révèlent énormément sur leur possesseur. Rongés jusqu’à l’os, ils crient une anxiété à fleur de peau. Manucurés à outrance et ornés de fantaisies, ils vantent un portefeuille aisé.

Malheureusement, ces ongles-ci ne lui apprendront rien. En effet, sous prétexte de mener leur enquête, les policiers ont saccagé les ongles de Rachel. Taillés au ras de l’épiderme, sans aucun égard pour l’esthétisme. La lime en carton émeri peine. Impossible de rafistoler cette horreur. Les sauvages ont tout coupé. Même avec la meilleure volonté du monde, il n’arrive à rien et doit s’avouer vaincu.

Le cœur serré par l’appréhension, Alfred examine les pieds de sa protégée. Son regard s’illumine et un soupir soulagé s’échappe de ses lèvres gercées. Au moins, les orteils n’ont subi aucun préjudice. Immaculés, sans laque, sans faux-semblants. Rachel a manifestement eu le bon sens de résister aux caprices de la mode. Comme aucun artifice ne surclasse la magnificence d’une beauté au naturel, il les laissera ainsi, purs et authentiques, sans cette surcharge de couleurs qui ne pourraient que l’enlaidir.

Tôt ou tard, Alfred sait pertinemment qu’il se verra contraint d’appliquer une solide couche de fard sur l’ensemble du corps tuméfié. Il ne se pliera toutefois à cette exigence du métier qu’à la touche ultime, lorsque toutes les étapes de la Réparation auront été complétées.

Les poils disgracieux attirent son œil de perfectionniste. Rarissime aux jambes et sous les aisselles, la pilosité explose littéralement au niveau de la toison bouclée, qui a manifestement manqué de soins. Méticuleux, il étale la mousse à raser sur les membres inférieurs. Pas d’oubli, pas de paresse. Rachel mérite un traitement royal.

Ses paumes caressent au passage les tibias et les genoux, savourant la douceur de cette chair à l’abandon. Les cuisses accaparent sa considération davantage que ne l’exige la situation et son geste se fait lascif. Plus haut, se dessinent des marques violacées, preuve accablante des sévices que Rachel a vécus. Pauvre petite.

Ses mains saturées de mousse agrippent les hanches menues, tandis que sa tête se penche vers les lèvres malmenées. Sa langue effleure le bouton d’amour et le titille au rythme des battements de l’horloge. Tic tac, tic tac, prisonnier de la cadence, Alfred se perd dans les muqueuses de Rachel. Goulûment, il lèche chaque repli, pour enlever l’odeur des autres hommes, pour gober leurs fluides malveillants.

Satisfait de son travail, il se redresse et répand sur le mont de Vénus la crème à raser. La lame glisse et rend à la peau sa douceur originelle. Des pieds aux aisselles, chaque parcelle bénéficie d’une attention particulière.

Un tambourinement léger brise soudain sa concentration. Un intrus. Qui ose violer son domaine et l’interrompre en pleine séance ?

Le drap souillé se rabat sur Rachel. Elle doit à tout prix être préservée. Alfred essuie ses mains, ajuste sa tenue, et ouvre sèchement la porte. Sa chaussure soigneusement astiquée bloque le passage et ses sourcils froncés ne laissent présager aucune bienveillance.

- M.. Monsieur, je vous amène un nouveau cadavre, explique l’interne en bafouillant.

Un bleu, évidemment. Personne d’autre n’aurait osé frapper. Pas lorsque l’affiche Ne pas déranger – Alfred Grimard pend à la poignée.

L’index noueux du thanatologue pointe le corridor adjacent. Le jeunot s’enfuit sans demander son reste, à l’évidence terrorisé.

Et maintenant, les cheveux. Les mèches brunes arborent la même coloration que le pubis, preuve supplémentaire, s’il en est besoin, de la modestie de Rachel. Une bonne fille qui a manqué de chance, voilà tout. Comme Linda. Linda ne trafiquait jamais son apparence. Elle aussi, elle respectait les attributs de Dieu.

La brosse s’emmêle dans les cristaux de sang coagulé, mais il ne ménage pas ses efforts. À grand renfort de produits capillaires, il offre à sa cliente une coiffure digne d’un grand salon.

Avant de passer à l’inévitable ablation des viscères malodorants, il sent monter dans ses entrailles l’impétueux besoin d’accomplir davantage. Rachel a tant souffert sous les reins de mécréants, elle mérite de connaître le plaisir charnel que seul, pourra lui procurer un amant dévoué. Sa sérénité éternelle en dépend.

Alfred dégrafe son pantalon et solennellement, il pénètre Rachel et accélère son va-et-vient. Il sait que son âme s’apaisera grâce à ses soins empressés, comme l’a été celle de Linda et de celles qui ont suivi. Enfin, la Réparation sera complète. Il aura accompli sa mission.

***

L’heure de la dernière touche a sonné. L’aiguille effilée scelle soigneusement les lèvres vaginales, offrant ainsi à Rachel Sauriol une nouvelle virginité. Personne ne pourra plus souiller son corps d’albâtre. Le menton fier, son âme vertueuse pourra pénétrer dans les Champs Élysées, où elle vivra une béatitude infinie.

En sifflotant une marche mortuaire, Alfred Grimard verrouille sa salle de travail. Son labeur est terminé et Anna, sa femme, l’attend pour souper.

Anna n’est pas au courant, pour la Réparation. Inutile de lui en parler, elle n’y comprendrait rien.

Pas plus que la mère d’Alfred n’a compris, lorsqu’elle l’a surpris au-dessus du cercueil de sa sœur Linda.


**********
Notes de l'auteure

Ce texte a été publié (tel quel) en 2011, dans le fanzine Horrifique #75. 

À l'époque, je voulais explorer mes limites personnelles et j'ai eu l'idée de cette courte histoire, dans laquelle je me suis amusée à dépeindre un thanatologue aux moeurs quelque peu inusités...

Comme ma mère a déjà lu ce texte et qu'elle n'a en absolument pas été traumatisée (!), je peux bien le partager avec le monde entier à présent... ;)

samedi 11 février 2017

Ben le chameau

Texte s'adressant à un public jeunesse
Genre : Conte pour enfants
692 mots



C’est le premier jour d’école de Ben ce matin. Pour qu’il soit beau, Maman chameau lui brosse les poils partout : sur les bosses, la tête, les pattes, le ventre, dans les oreilles… Il proteste :

- Ça va, Maman, je suis prêt maintenant! Je veux aller à l’école!

Maman chameau sourit et lui conseille :

- N’oublie pas, Ben, tu dois être gentil et partager avec les autres. C’est ainsi qu’on se fait des amis!

Ben est si excité d’aller à l’école qu’il sautille en chemin. Il a tellement hâte de découvrir ses nouveaux camarades et son professeur! Soudain, il entend quelqu’un s’écrier :

- Hé! Regardez ce drôle d’oiseau!

Un oiseau? Où donc?

Ben a beau regarder partout, il ne voit aucun oiseau, ni dans le ciel, ni sur une branche, ni sur une maison.

Par contre, il aperçoit un cheval qui le pointe du doigt en riant. À ses côtés se tiennent un écureuil, un castor et une biche, qui regardent Ben d’un air curieux.

Ben comprend tout à coup que le cheval se moque… de lui! Sans lui laisser le temps de dire un mot, le cheval s’exclame :

- Les amis, voyez comme il est étrange, celui-là! Il a d’affreuses bosses sur le dos!

Oh! Quel méchant cheval! Ben a toujours été si fier de ses belles bosses! Il ouvre la bouche pour se défendre, mais le cheval ajoute  :

- Pouah! Regardez-moi ces dents toutes croches! Et cette langue molle! Va-t-en, vilain, tu es trop laid, nous ne voulons pas de toi comme ami!

Le cheval s’avance vers Ben, qui prend peur, trébuche et échappe sa boîte à lunch. Tout le contenu se répand sur le sol!

Ben se fâche et se plante devant le cheval :

- Tu sauras, vilain, que je ne suis pas un oiseau! Je m’appelle Ben et moi, j’adore mes bosses, mes dents et ma langue. Alors, s’il te plaît, laisse-moi tranquille!

Le cheval rigole.

- Les amis, avez-vous entendu ce chameau? Comme il parle drôlement!

La biche, l’écureuil et le castor, qui n’avaient rien dit jusqu’ici, s’avancent près de Ben. La biche explique gentiment au cheval :

- Cette façon différente de prononcer les mots s’appelle un accent, Cheval. Et moi, je trouve que Ben a un très joli accent!
- C’est vrai, approuve l’écureuil. Tu n’es pas d’ici, n’est-ce pas Ben?
- Non, j’habitais au Maroc avant, répond fièrement Ben. Je suis né là-bas.
- Wow! s’exclame le castor. Le Maroc, c’est vraiment très loin!

Le cheval est surpris de voir ses amis discuter avec Ben. L’écureuil et le castor aident le chameau à se relever. La biche, quant à elle, ramasse la nourriture éparpillée sur le sol.

- Qu’est-ce que c’est? demande l’écureuil en pointant un sac rempli de fruits bruns.
- Il s’agit de dattes, répond Ben. Les dattes sont des fruits qui poussent au Maroc. Elles sont très sucrées. Voulez-vous y goûter?

Les trois amis acceptent.

- Comme c’est bon! s’exclament-ils en se léchant les babines.

Le cheval, demeuré à l’écart, aimerait bien goûter aux dattes lui aussi. Seulement, voilà, il sait qu’il n’a pas bien agi et il est certain que Ben ne voudra jamais lui en donner. Il regrette sa méchanceté et il se sent malheureux.

Soudain, Ben s’avance vers le cheval et lui tend sa main, dans laquelle se trouvent trois dattes.

- En veux-tu? Je te les offre!

Le cheval ouvre de grands yeux tellement il est surpris par la générosité du chameau.

- Tu… tu veux bien m’en donner? Même si je n’ai pas été correct avec toi?
- Bien sûr, répond Ben en souriant. Dans la vie, il faut partager!

Ravi, le cheval prend les dattes et les montre aux autres :

- Regardez, les copains, ce qu’il m’a donné! Je retire tout ce que j’ai dit. Ben est gentil, je veux être son ami!

Ce soir-là, étendu dans son lit, Ben repense à cette première journée d’école. Quel bonheur, il s’est fait un tas de nouveaux amis! En fermant les yeux, il se dit que sa mère avait bien raison : partager, c’est bien mieux que de se disputer!


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Notes de l'auteure

J'ai écrit cette petite histoire en 2010, suite à un défi lancé par un ami (nous étions quelques-uns à nous lancer des défis en privé à cette époque). Il fallait écrire une histoire pour enfants très jeunes (4-5 ans) avec un chameau (OK, j'avoue, il fallait que ce soit "des chameaux à Chibougamau"! Disons que ce petit texte a un peu évolué depuis...).

Je précise que ça a été écrit il y a longtemps, et qu'il n'y avait aucune notion socio-politique là-dedans. C'était juste une histoire pour enfants qui parlait de la différence (un thème que j'affectionne).

vendredi 10 février 2017

Renaissance

Texte s'adressant à un public général
Genre : Science-fiction
246 mots


L’éclat de la lumière l’aveugle. Elle ferme les yeux et savoure un moment le néant, puis ses paupières s’entrouvrent pour découvrir le monde.

L’esprit vide, elle observe. Sa conscience commence à s’éveiller par bribes éparses et floues. Et enfin, les souvenirs jaillissent. Elle s’appelle Amélia Sicard, la seule et l’unique. Ou presque. Son regard glisse vers le lit adjacent, sur lequel un corps usé par les années repose en paix.

Dégoûtée, elle se détourne. Carley se penche au-dessus d’elle, ses traits figés dans cette éternelle neutralité qui le caractérise.

- Comment vous sentez-vous, Maîtresse ?

En guise de réponse, Amélia remue les doigts de sa main gauche. Les nerfs réagissent bien. D’ici quelques jours, elle pourra se lever et profiter de ce corps tout neuf. Admirer ce visage rajeuni… et songer chaque nuit à cette vie qu’elle vient de dérober.

Pour chasser les remords, elle se répétera qu’elle n’a rien demandé. Il y a longtemps que Carley décide de tout et qu’il accomplit son devoir de protecteur sans recourir à son consentement.

Avec une lenteur étudiée, Carley caresse la joue d’Amélia. Puis effleure son cou. Sa peau d’homme est si douce, si parfaite. Ses concepteurs l’ont manufacturé avec soin. Amélia frissonne.

- Carley, non. Je t’en prie.

En serviteur dévoué, il ne vise que le bonheur de sa maîtresse. Et c’est là l’essence même du problème.

Parfois, Amélia rêve que Carley puisse oublier un instant ses devoirs… et la laisser mourir une bonne fois pour toutes.


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Notes de l'auteure

Ce texte a remporté, en 2012, le 1er prix au Défi d'écriture Au-delà du réel de la Zone d'écriture Radio-Canada (ne cherchez pas sur le web, je viens de constater que le lien que j'avais ne fonctionne plus). 

Si je me fie à ma mémoire, il fallait écrire le début d'un (possible) roman de science-fiction. Le tout était organisé en collaboration avec la revue Solaris.

En fait, j'avais vraiment l'intention, à l'époque, d'écrire un roman avec les personnages évoqués dans ce texte (j'étais dans un gros trip Asimov, ça paraît, hein?). J'ai des notes et un début de plan à ce sujet; toutefois, le projet était trop vaste pour ce que j'avais envie de faire à l'époque, alors j'ai remis ça à plus tard. Comme pour bien d'autres projets qui sont actuellement sur la tablette (on ne peut pas tout écrire en même temps, n'est-ce pas?).

Un jour, qui sait?

jeudi 9 février 2017

Les doigts immobiles

Texte s'adressant à un public adulte
Genre : Réaliste/Noir
2 489 mots


Les yeux du visiteur disparaissent derrière des fonds de bouteille. Avec sa barbichette grisonnante et son veston brun, il ressemble davantage à un professeur d’université qu’à un tueur à gages.

Monique inspire, puis expire. La tension qui nouait ses entrailles se relâche un peu. Rien n’a encore été décidé. L’homme n’est là que pour discuter, pour voir s’ils peuvent s’entendre sur les conditions du contrat. Et sur la méthode qui serait employée si elle décidait de plonger.

Elle ne connaît que son prénom : Charles. Et tout ce qu’elle sait de lui, c’est son ancien métier : médecin. À présent, il n’exerce plus. Une histoire d’euthanasie, paraît-il.

L’air pensif, Charles la jauge de haut en bas, s’attardant sur ses pieds chaussés de souliers noirs aux lacets défaits. Les jambes de Monique ont tellement enflé ces dernières années. Son corps aussi. Avant, elle était belle.

Dieu lui a bien fait payer ses péchés passés. Maintenant, aucun homme n’éprouvera plus jamais à son endroit un quelconque sentiment de désir.

Sa honte se transforme peu à peu en colère. Satané fauteuil électrique qui la retient prisonnière! Tout ce qu’il lui reste comme liberté de mouvement, c’est ce module de commande qu’elle active avec son menton. Grâce à ce dispositif, elle peut avancer, reculer, tourner. Cette saleté de sclérose en plaques lui a enlevé tout le reste.

Devant elle, Charles se frotte la barbe. Jamais elle ne s’est sentie aussi faible sous un regard. Il est si calme! Pour un peu, elle aurait préféré un motard avec des tatouages et des dents cariées. Au moins, elle aurait su à quoi s’en tenir. On pourrait presque croire qu’il s’agit d’un vendeur d’assurances. Ses doigts fins et manucurés n’ont rien à voir avec ceux d’un tueur à gages. Du moins, pas tel qu’elle se l’imaginait.

D’une voix douce, il annonce :

— Pour vous, ce sera quatre mille.

Elle accuse le coup.

— C’est cher.
— Mes tarifs ne sont pas négociables.

Les lèvres pincées, Monique se rebelle. À l’époque où elle faisait encore les courses, elle ne se gênait pas pour remettre en cause les prix affichés.

— C’est tout de même dispendieux. Ce n’est pas comme si j’avais des chances de m’enfuir ou de me défendre.

Charles ne répond rien. Immobile, l’expression toujours aussi placide, il attend.

Quelle importance au fond? Elle est complètement ridicule, avec sa stupide tentative de négociation. Que pourrait-elle bien faire de cet argent? Elle ne l’emportera pas de l’autre côté. Payer. Payer pour que ça se termine. Doucement et sans douleur. Il devra lui promettre que ce sera sans douleur.

— Bon, vous comprenez, je vais devoir y penser un peu…
— Pas de problème. Par contre, je pars en voyage dans trois jours. Donc, si nous ne procédons pas avant, je ne pourrai rien faire pour vous avant deux semaines.

Deux semaines? Elle ne pourra pas attendre aussi longtemps. Sa décision est presque prise. Elle sait ce qu’elle doit faire, ce qu’elle devrait faire. Mais c’est si dur…

La main de Charles se pose sur son épaule.

— Ne vous inquiétez pas. Tout va bien se dérouler, je vous le promets.

Il sourit et elle se sent apaisée. Après tout, il est médecin, il sait ce qu’il fait. Ce ne sera qu’un mauvais moment à passer.

***

Parfois, René peut vraiment devenir exaspérant. Il a posé un tas de questions lorsqu’elle lui a demandé de retirer cette grosse somme d’argent du coffre. Par lassitude, elle a failli tout lui avouer, mais elle a tenu bon. Se taire. Pour le préserver.

— Écoute-moi bien, mon chéri. Dans une heure, tu laisseras l’argent sur la table, puis tu iras faire des courses. D’accord?

Le connaissant, elle se serait attendue à ce qu’il proteste un peu. Après tout, il fait vraiment froid dehors et il est déjà sorti hier, pendant qu’elle discutait avec Charles. Mais non, il obéit sans rechigner.

René renifle et s’essuie le nez avec sa manche. Pauvre petit, son rhume ne veut pas passer.

Comme elle aimerait le serrer dans ses bras en ce moment! Lui assurer que tout va bien se dérouler. Lui dire adieu, au revoir, on se retrouve de l’autre côté. Quoique lui, il ira sûrement au paradis. Quant à elle… son sort ne sera peut-être pas aussi réjouissant.

Stupides croyances. Si Dieu existait, il ne l’aurait jamais laissée souffrir ainsi!

— Maintenant, répète-moi ce que tu dois faire.

Docile, René répète les instructions :

— Je vais à la boucherie, sur la Grande Allée. Je demande deux steaks.
— Très bien, mon chéri. Ensuite?

Il éprouve un peu de difficulté à se rappeler les prochaines étapes. Cet enfant n’a jamais été une lumière. Elle l’aide un peu.

— Tu vas chercher des steaks et après, tu vas au marché nous prendre des patates et des fèves. Et un gros gâteau au chocolat. Tu as bien compris? On peut faire une liste ensemble si tu penses oublier.

Il secoue la tête. Non, il n’oubliera pas. Il est si beau, avec ses cheveux bouclés qui lui descendent autour de son visage! Un vrai petit ange. Son ange à elle. Elle cligne des yeux pour chasser les larmes qui perlent à ses paupières.

— Bien, c’est réglé alors. Avant de partir, pourrais-tu juste me nettoyer?

René hoche la tête et la conduit vers la chambre pour accomplir sa besogne. Quel bon garçon elle a eu! L’élever seule n’a pas été une sinécure, mais elle ne regrette rien. Sans lui, elle n’aurait jamais pu demeurer à la maison aussi longtemps. Elle aurait été placée, parquée dans une pièce minuscule, avec des infirmières qui l’auraient dérangée à longueur de journée. Ou oubliée dans sa merde. Grâce à son fils, elle a quand même vécu dans de belles conditions. Tout de même, la vie aurait été beaucoup plus facile si Marcel avait été avec eux.

Après toutes ces années, il lui arrive encore de rêver à leur dernière scène de ménage. À cette nuit où, une bouteille de rhum à la main, elle lui avait révélé que René n’était pas son fils. Pour le punir de cet amour qu’il manifestait envers leur enfant déficient et exigeant. De cet amour qu’il n’éprouvait plus pour elle depuis longtemps. Le punir. Et se punir aussi par la même occasion.

Les yeux fixes de Marcel. Sa démarche hésitante, comme s’il était saoul, alors qu’il ne buvait jamais d’alcool. Son départ en voiture. L’annonce de son accident par ces deux policiers.

Il est trop tard pour les regrets.

***

Les secondes s’égrènent au rythme du tic tac de l’horloge grand-père. Assise dans son fauteuil électrique, Monique sursaute chaque fois qu’une voiture ralentit dans la rue.

Le vent souffle en rafales. René peine sûrement dans la neige. Même s’il s’est habillé chaudement, il a peut-être froid. Elle se rappelle soudain que ce détail n’a plus d’importance. René est parti depuis une bonne heure maintenant. Plus rien n’a d’importance.

Au fil des minutes, son estomac se noue de plus en plus. Elle a de la difficulté à respirer. La poitrine douloureuse, elle halète. Ses paupières battent avec frénésie. Ne pas pleurer. Demeurer forte. Jusqu’au bout.

La porte de derrière s’ouvre. Enfin. Suivant ses instructions, René n’a pas mis le verrou. Monique ferme les yeux, avale la boule qui lui serre la gorge et lance d’une voix moins assurée qu’elle le souhaiterait :

— Je vous attendais.

Ce n’est pas un reproche envers le manque de ponctualité de Charles, plutôt un encouragement. Elle ne veut plus se battre ou discuter. Elle n’espère plus qu’une seule chose : qu’il en finisse au plus vite. Elle ne connait rien des moyens qu’il a décidé d’employer pour accomplir son contrat. Croyant que ce serait plus facile, elle n’a pas voulu entendre les détails.

Le menton appuyé contre le levier de commande, elle fait pivoter son fauteuil. Charles a récupéré l’enveloppe sur la table et il compte les billets. Des gants de latex recouvrent ses mains et il porte un imperméable trop léger pour la saison. Il doit être frigorifié.

— Huit mille, tel que convenu. Allez-y, je suis prête.

Charles place la liasse dans la poche intérieure de son imperméable. Son regard vitreux se perd dans le vague et il secoue la tête.

— Il n’y en a pas assez.

Monique hoquette.

— Comment ça, pas assez? On avait dit huit mille!
— Huit mille, pour deux personnes, oui. Disons qu’il y a eu un… imprévu. Il me faudrait quatre mille de plus.
— Quoi?

Monique n’y comprend plus rien. Essaierait-il de l’arnaquer?

Charles marque une pause, puis retire son imperméable et le pose sur la table. La belle table en chêne de Monique! Toute cette eau qui risque de gonfler le bois, de faire blanchir le vernis! L’ancien médecin tire une chaise et s’assoit dessus à l’envers, le menton appuyé sur ses mains gantées.

— Nous avons un léger problème, Madame Chalifoux. Votre fils n’a pas suivi le plan prévu. C’est très… dérangeant.

Il soupire :

— Voyez-vous, une femme l’a ramassé à un coin de rue d’ici et l’a emmené dans un duplex sur la vingt-et-unième avenue.

— Vous vous trompez de personne. Mon René n’aurait…

Sans se soucier de son interruption, Charles poursuit :

— Quand je suis entré, il était en train de tout raconter à sa copine, à propos de l’argent et de votre comportement étrange. Je ne pouvais évidemment pas la laisser partir.

Monique met un certain temps à digérer ces mots.

— Sa… copine?
— Oui, vous comprenez, je ne pouvais pas laisser de témoin. Alors lui, plus elle, ça fait huit mille. Et encore, je vous fais un prix d’ami, parce que je vous aurais chargé dix mille d’habitude. Mais là, vu les circonstances, je veux bien faire mon bout de chemin.

Des larmes s’écoulent sur les joues de Monique. Elle ne s’était même pas rendu compte qu’elle pleurait. Ce cinglé essaie de négocier. Pas maintenant, pas à présent que… Il invente, il triche! Hébétée, elle répète :

— Sa copine? Mais… C’est impossible, il ne peut pas…
— Je suis désolé, Madame Chalifoux. J’ai des principes. Je ne travaille jamais gratuitement. Donc, si vous n’avez pas les quatre mille dollars manquants, je vais devoir m’en aller.

Monique s’étouffe.

— Non!

L’air de quelqu’un qui se souvient de quelque chose, Charles se lève et s’avance vers elle :

— Il a fait ça comme un grand, vous savez. Il n’a même pas dit un mot, il est resté bien tranquille.

Elle gémit.

— Oui, j’oubliais, vous ne vouliez pas connaître les détails… Vous voyez, je me rappelle bien les clauses de notre contrat.
— Salaud! Pourquoi est-ce que vous me faites ça?

Le sourire de Charles s’élargit.

— Pour sa copine, je n’avais rien de prévu, alors j’ai dû improviser. Vous savez, on se sent bien seul dans ce métier…

Secouée par des sanglots, Monique se tait. Ce monstre abject s’amuse à la torturer! Il se penche vers elle.

— Mais je vous rassure, votre fils n’a pas vu la mort venir. J’ai attendu qu’il ait le dos tourné avant de lui trancher la gorge.

L’air faussement contrit, il pose un doigt sur sa bouche.

— Oups! Je l’ai dit!

Des tremblements s’élèvent dans les mains et les jambes de Monique. Non, pas des spasmes, pas maintenant! Elle sent le regard de Charles sur elle, mais il ne cherche pas à l’aider. N’éprouve-t-il donc aucune pitié, aucune considération?

Les spasmes se calment peu à peu. Ce n’était qu’une crise de faible intensité. Charles se relève et replace la chaise. Il récupère son imperméable et à l’aide d’une serviette à mains, il essuie le plancher et la table. Il efface toute trace de son passage, comprend-elle.

— Attendez, qu’est-ce que vous faites? Vous n’allez pas partir comme ça!

Avec des gestes lents, il remet la serviette sur la poignée du four, puis se dirige vers la porte arrière. Paniquée, Monique ravale son orgueil et le supplie :

— Tuez-moi! S’il vous plaît, tuez-moi, ne me laissez pas comme ça! Je n’ai plus de fils, je n’ai plus rien. Tuez-moi!

Sans se retourner, Charles répète :

— Désolé, mais je ne fais pas de cadeaux.
— Deux mille trois cent quarante-deux dollars! C’est tout ce qu’il reste dans la maison. Prenez tout!

Les yeux de Charles se perdent dans le vide. Un vague sourire flotte sur ses lèvres, puis il accepte la proposition.

Ne sachant plus si elle doit en être soulagée ou épouvantée, Monique lui donne les indications nécessaires pour récupérer l’argent dans le coffre. Au sous-sol, dans la penderie. Deux tours à droite, un tour à gauche. Elle connaît les numéros par cœur. Aucune importance. Qu’il prenne tout. Qu’on en finisse.

En remontant du sous-sol, Charles ferme le thermostat de l’entrée, puis celui du salon. Il prend tout son temps, le salaud.

— À quoi jouez-vous?

Il penche la tête de côté et la regarde de ses yeux vides d’expression.

— Vous me donnez la moitié de la somme requise, alors je vous donne la moitié du service.

Elle se creuse les méninges tandis qu’il s’éloigne pour fermer les autres thermostats de la maison. Que manigance-t-il? Lorsqu’elle l’entend ouvrir la fenêtre de sa chambre, puis celle de la salle de bains, elle comprend. Le salaud.

Elle ne sait plus quels arguments employer pour qu’il la tue. Puisque les supplications n’ont rien donné, elle le menace :

— Je vais vous dénoncer. Je dirai à la police ce que vous avez fait à mon fils.

Charles se retourne, l’air curieux, intéressé même. Il scrute son visage, puis secoue la tête.

— Non, ça m’étonnerait.

Leurs regards. Affronter leurs regards lorsqu’ils sauront ce qu’elle a fait… Il a raison. Elle ne parlera pas. Bon sang, elle ne pourra jamais en parler, à personne, tant qu’elle vivra. Elle devra mourir avec le secret, la honte, la douleur.

En se dirigeant à nouveau vers la porte arrière, Charles lance d’une voix atone :

— Vous en avez pour quelques heures. Pas plus d’une journée ou deux, je dirais. Si personne ne vous trouve avant.

Il ne referme pas tout à fait la porte et une bourrasque d’air frigorifié s’engouffre dans la cuisine. Seule avec cette boule qui s’obstine à remonter dans sa gorge, Monique ressasse ses remords.

René. Son bébé, son petit ange. Elle ne voulait pas que ça se passe ainsi. Elle ne cherchait qu’à le protéger. Le monde était trop cruel pour lui. Sans elle, il n’aurait jamais su se débrouiller. Et puis, elle devait tenir sa promesse. Plus d’école spécialisée pour lui, elle lui avait juré.

René. Son bébé, son petit ange.

Le froid ne suffira peut-être pas. Ce sera trop long. L’escalier, tout près, l’attire comme un aimant. Cinq marches. Est-ce que ce sera suffisant pour lui rompre le cou? D’une pierre deux coups. Peu de chances de s’en sortir.

C’est le seul moyen, la seule issue possible. Avant qu’un voisin ne remarque les fenêtres grandes ouvertes ou que le facteur ne s’interroge à propos de l’accumulation de courrier dans la boîte aux lettres. Avant qu’un policier ne vienne l’avertir du décès de son fils.

Surtout, il ne faut pas qu’on vienne la sauver.


**********
Notes de l'auteure

Ce texte a été publié en 2014 dans le webzine Corbeau #3, dont le thème de l'appel à textes était "Meurtre à tous les étages".

Le sujet est un peu horrible, j'en conviens, mais je dois dire qu'à l'époque où j'ai écrit ce texte, je ressentais le besoin de me défouler par rapport à la sclérose en plaques; mon beau-père, atteint de cette (maudite) maladie depuis 25 ans, était décédé quelques mois auparavant. Ce texte, en quelque sorte, m'a aidée à faire mon deuil. 

Je sais, la façon que j'ai choisie pour traiter du sujet est étrange (allez donc essayer de comprendre le cerveau d'un auteur!), mais l'écriture de ce texte m'a permis d'explorer quelques zones plus sombres en moi (et pas juste par rapport à la sclérose en plaques). Parfois, il est nécessaire de quitter un peu la lumière, pour mieux pouvoir y retourner...

mercredi 8 février 2017

Ronchon et le dragon

Texte s'adressant à un public jeunesse
Genre : Conte pour enfants
1 980 mots


Assis derrière son bureau, le Père Noël soupire. Il a un sacré problème avec son lutin Ronchon. Oh! Il est très bon pour fabriquer des jouets, mais il est tellement grognon! Personne ne veut travailler avec lui.

– Non, ça ne fonctionne pas! s’écrie le Père Noël. Les lutins doivent être joyeux dans la fabrique. C’est la recette magique pour faire de bons jouets!

Tiens, tiens, le Père Noël a une idée. Une sacrée bonne idée même. Il appelle Ronchon et prend un air sérieux.

– Oui, Père Noël?

Le Père Noël, qui fait beaucoup d’efforts pour ne pas rire, lui annonce :

– Ronchon, j’ai une mission pour toi. Une mission de la plus haute importance.

Ronchon bombe le torse, très fier.

– À vos ordres, Père Noël!
– Tu vas te rendre sur le plus haut pic de la montagne bleue. Ta mission : aider son habitant à retrouver le sourire.
– La montagne bleue? fait Ronchon en croisant les bras. Hum! Elle est très haute. Et très loin. Et pleine de neige en plus.

Le Père Noël fronce les sourcils.

– Quoi, Ronchon, tu n’es pas capable de remplir cette mission?

Ronchon, piqué au vif, réplique aussitôt :

– Bien sûr que oui, voyons! J’y vais tout de suite!

Alors que Ronchon s’apprête à passer la porte, le Père Noël l’arrête :

– Attends, j’allais oublier! Comme il s’agit de ta première sortie, je te prête ma tuque spéciale. Tu devras la porter durant toute la durée de ta mission.
– Elle fait quoi, cette tuque?
– Ah! fait le Père Noël d’un air mystérieux. Tu verras bien!

Ronchon enfile la tuque, enfourche sa canne en sucre d’orge et se met en route. Finalement, la montagne n’est pas si loin que ça, ni aussi haute qu’il le pensait. Et la neige forme un beau tapis moelleux, qui a l’air vraiment confortable. Il aurait presque envie de s’étendre dessus pour faire un somme.

Soudain, Ronchon entend un gros soupir. Il regarde à gauche, à droite, mais tout ce qu’il voit, c’est un gros rocher, là bas. Celui qu’il recherche est peut-être derrière?

Lorsque Ronchon arrive près du rocher, il sursaute. Le rocher vient de bouger! Effrayé, il se rend compte qu’en fait, il ne s’agit pas d’un rocher, mais plutôt d’un gigantesque dragon tout gris, qui pleure de gros jets de lave.

Impressionné par la taille du dragon, Ronchon s’approche avec précaution.

– Bonjour!

Le dragon sursaute à son tour.

– Hein? Quoi? Qui est là?
– Je suis Ronchon, lutin en mission pour le Père Noël.
– Le Père Noël? Qui c’est, celui là?

Ronchon ouvre de grands yeux. Quoi? Ce dragon ne connait même pas le Père Noël? Pfft! Alors, il ne mérite sûrement pas qu’il l’aide!

– Laisse tomber, je m’en vais!

Soudain, la tuque de Ronchon vibre et la voix du Père Noël s’élève, aussi forte que s’il était juste à côté.

– Ronchon! Tu n’oublierais pas ta mission, par hasard?

Effrayé, Ronchon regarde tout autour. Où est donc le Père Noël?

– Ah! Oui, c’est vrai, dit la voix du Père Noël. J’ai oublié de te dire qu’il y a un micro dans ta tuque. Ainsi, j’entendrai tout ce que tu diras, et je pourrai t’aider, si tu en as besoin. Cela ne te dérange pas, n’est-ce pas?

Ronchon grogne dans sa barbe. Oui, ça le dérange, mais le Père Noël est son patron, alors il ne dit rien. Dommage qu’il fasse aussi froid sur cette montagne, car il a maintenant très hâte de retirer cette tuque de malheur!

Les poings sur les hanches, Ronchon regarde le dragon et lui demande d’un ton fatigué :

– Bon, c’est quoi, ton problème?

Le dragon éclate en sanglots et une rivière de lave s’écoule de ses yeux.

– Holà! s’écrie Ronchon. Fais un peu attention! Tu vas abîmer mes bottes!
– Désolé, pleurniche le dragon. Je ne le fais pas exprès! Je ne voulais pas non plus brûler la maison du forgeron, ni celle du menuisier, ni celle du boulanger non plus. J’ai seulement un peu de mal à me contrôler parfois.
– Un peu de mal? Tu veux rire j’espère? Regarde les dégâts que tu causes! Tu es une catastrophe ambulante, parole de barbichette!

La voix du Père Noël résonne à nouveau dans la tuque, plus fort cette fois :

– Ronchon! Tu n’oublieras pas ta mission, par hasard?

Ronchon grogne. En effet, il avait déjà oublié que le Père Noël pouvait l’entendre.

Le dragon pleure de plus belle.

– Je ne fais pas exprès pour faire autant de dégâts, Monsieur! Ce n’est pas de ma faute!
– Premièrement, répond Ronchon, je ne suis pas un monsieur, je suis un lutin. Ronchon le lutin. Maintenant, le Père Noël veut que je mette un sourire sur ton museau. D’après ce que je vois, je vais avoir du pain sur la planche, alors commençons donc tout de suite!
– Vraiment? Vous allez m’aider? se réjouit le dragon en sautillant partout.

La montagne tremble sous les pas du dragon. Ronchon tente de le calmer :

– Bon, bon, ça va. Arrête. Arrête! ÇA SUFFIT!

Le dragon s’assied dans la neige et trépigne d’impatience sur place. Le lutin, découragé, secoue la tête et lui dit :

– Commence par me dire ton nom et explique-moi ton problème. Je verrai bien ce que je peux faire.

Fou de joie, le dragon s’étouffe et projette un jet de flammes sur les moustaches de Ronchon, qui se précipite tête première dans la neige pour éteindre le feu.

Tandis qu’il se relève, le visage rouge de colère, le dragon dit très vite :

– Je suis désolé, je suis désolé! Ne partez pas, Monsieur! Je m’appelle Grisou et mon problème, c’est que je suis un dragon. J’aimerais tellement arrêter de cracher du feu!

Ronchon grogne et sort son calepin en forme de cloche. Avec son crayon lumineux, aussi lumineux qu’une étoile filante, il note la demande.

– D’accord. Ensuite?
– Si ce n’est pas trop demander, j’aimerais bien être d’une autre couleur. Voyez-vous, avec mes écailles grises, je ressemble trop à un rocher. Les gens ont tellement peur quand je me mets à bouger!
– D’accord, répond Ronchon en gardant le nez dans son calepin. Ensuite?
– Euh! Peut-être pourriez-vous faire quelque chose pour mes griffes? Elles sont trop longues et toutes tordues. Les enfants hurlent de peur en les voyant.
– Je vois, je vois, marmonne le lutin. Un chausson ça?
– Pardon? s’étonne Grisou devant cette étrange question.

La voix du Père Noël résonne très fort dans la tuque :

– Ronchon!

Wow! Il a vraiment crié fort! Ronchon se frotte l’oreille, puis répond d’un air grognon :

– Non, ça va, je n’ai rien dit. Donne-moi quelques minutes, je reviens.

Le dragon attend longtemps, très longtemps. Enfin, le lutin revient.

– Désolé, ce fut plus long que prévu, explique Ronchon. Je n’arrivais pas à mettre la main sur la peinture verte. C’est encore la faute de Rudolphe. Il passe son temps à se peinturer les bois, celui-là. Quel coquet!

– Ronchon! aboie la voix du Père Noël dans l’écouteur.

Pas moyen de parler contre les autres en paix! Ronchon soupire :

– Oui, enfin, je l’ai trouvée, c’est le plus important.

Grisou n’en peut plus, mais il attend patiemment que Ronchon lui dévoile ses trouvailles.

– Pour commencer, enfile ce collier, ordonne Ronchon en lui remettant un collier.

Le dragon tourne et retourne le bijou entre ses pattes, ne voyant pas trop en quoi l’objet pourrait l’aider.

– Allez, décide-toi, il ne te mordra pas! le presse Ronchon.

Grisou se dépêche de mettre le collier. Dans sa hâte, il le serre un peu trop et s’étouffe.

– Oh! Non! pense le dragon. Je vais encore faire griller les moustaches du lutin!

À la grande surprise du dragon, aucune flamme, aucune étincelle, aucune fumée ne sort de sa gorge. Ronchon se tapote le ventre d’un air content.

– Et un problème de réglé! fait le lutin avec un petit sourire. Dorénavant, tu pourras contrôler ton feu. Si tu veux qu’il sorte, tu n’as qu’à tourner la boucle, un peu comme pour une clé de cheminée.

Ronchon fouille ensuite dans ses poches et en ressort un flacon minuscule.

– Bon, la visibilité, maintenant! Ferme tes yeux, ferme ton nez, ferme ta bouche, ferme tes oreilles!
– Hein? Les oreilles?
– Arrête de poser des questions et fais-le!
– Qu’allez-vous me faire? s’inquiète Grisou.
– Oh! Rien de grave, ne t’en fais pas! Juste changer la couleur de tes écailles.

Le dragon regarde la mini bouteille d’un air surpris.

– Avec ça? Mais… vous n’en aurez jamais assez!

Ronchon place ses mains sur ses hanches.

– Comment oses-tu douter de mes talents! Je ne sais pas ce qui me retient de te planter là et de retourner chez moi, les orteils bien au chaud devant mon foyer, à tricoter des bas pour les rennes!

– Ronchon! gronde la voix du Père Noël dans la tuque.
– Oui, enfin, se radoucit Ronchon, je veux dire, si tu es d’accord, je vais procéder maintenant. Fais-moi donc confiance et tout ira comme sur des roulettes, foi de barbichette!

Grisou ferme son nez, ses oreilles et sa bouche, mais il triche et garde un œil ouvert. Sa curiosité est trop forte, il veut voir Ronchon à l’œuvre.

Le lutin fait tomber une goutte, une seule et unique goutte sur la tête du dragon. Aussitôt, un nuage enveloppe Grisou. Quand le nuage se dissipe, le dragon est devenu complètement vert! Même son œil droit, celui qui était demeuré ouvert, a changé de couleur.

– Formidable! s’écrie Grisou en se regardant les pattes.
– Et ce n’est pas tout! répond Ronchon. Voici un grelot pour ta queue. Ainsi, tu ne surprendras plus personne! Tiens, d’ailleurs, tu t’appelleras Grelot, dorénavant. Ça t’ira bien mieux.
– Merci, merci! s’écrie le dragon. Je crois que je vais pleurer de joie!
– Non, surtout pas! Pas question que tu brûles mes bottes avec tes larmes de lave! De toute façon, je n’en ai pas encore fini avec toi. Approche et montre-moi tes griffes!

Grelot montre ses pattes de devant, un peu gêné.

– Pouah! s’exclame Ronchon. Dégoûtant! Une chance, j’ai ce qu’il te faut : de mignonnes ampoules multicolores.

Le dragon fronce les sourcils.

– Des ampoules? Vous êtes certain?
– Oui, oui, c’est l’idéal, je t’assure! Enfile-les comme des pantoufles, tu vas voir!
Grelot insère une à une les lumières de Noël sur ses griffes. À sa grande surprise, non seulement lui vont-elles à merveille, mais en plus, elles s’allument et se mettent à clignoter!

– Tu es content, maintenant? demande Ronchon.
– Oh oui! Je n’ai jamais été aussi heureux de ma vie!
– Ce n’est pas trop tôt, bougonne le lutin.
– Ronchon… le gronde gentiment le Père Noël.

Le lutin enfourche sa canne de sucre d’orge et se prépare au décollage.

– Merci, merci beaucoup! s’écrie Grelot.

Ronchon grommelle dans sa barbe et se dépêche de retourner au Pôle Nord.

***

– Alors, Ronchon, tout s’est bien passé? demande le Père Noël en souriant.

Ne recevant qu’un grognement en guise de réponse, le Père Noël poursuit :

– Tant mieux, tant mieux! Justement, tu tombes bien, car j’ai une nouvelle mission à te confier.

Ronchon lève des yeux surpris.

– Quoi? Déjà?
– Ah! Ça oui! Tu as été si bon, avec le dragon, que j’ai envie de te confier une autre mission. Voilà : Monsieur Porc-épic est triste parce que ses cheveux se hérissent tout le temps. Ses amis le fuient, car ils ont peur de se piquer. Si seulement tu arrivais à peigner convenablement ses cheveux…

Ronchon soupire.

– Je suis obligé de mettre la tuque?
– Oh! Non, non, je te fais confiance. Je suis certain que tu vas bien t’acquitter de ta tâche.

Le lutin réfléchit à haute voix :

– Un peu de colle magique, trois longueurs de fil barbelé, une douzaine de boucles rouges. En principe, ça devrait aller!
– Je savais que je pouvais compter sur toi! le félicite le Père Noël.

Ronchon tourne le dos pour que le Père Noël ne voie pas son sourire fendu jusqu’aux oreilles. Au fond, il adore ces missions. Mais personne n’est obligé de le savoir, n’est-ce pas?


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Notes de l'auteure

J'ai écrit cette histoire pour mes enfants lorsqu'ils étaient plus jeunes. Ah! Quel plaisir j'ai eu à leur lire le tout en faisant les voix pour les personnages!

Puis je l'ai retravaillée quelques années plus tard afin de voir si je pourrais la faire publier (par exemple dans un album avec de jolies illustrations), mais bon, ça n'a pas fonctionné.

Qui sait? Peut-être qu'un parent passera ici un jour, et qu'il aura envie de faire découvrir l'histoire de Ronchon à son enfant? :)

mardi 7 février 2017

Le sabre brisé

Texte s'adressant à un public général
Genre : Fantasy
1 700 mots


Une fois de plus, le doyen avait refusé de lever l’interdiction de port du sabre qui pesait sur Damis. Avec les mêmes mots que d’habitude, son sempiternel radotage de vieillard fatigué.

Qui sait, un successeur prendrait peut-être bientôt sa place? La bonne marche du village nécessitait la force et le courage d’un homme jeune. Vigoureux. Un homme comme Damis, pourquoi pas?

Ah! Si on lui offrait la chance de prouver sa valeur! Les idées se bousculaient dans sa tête. La palissade nord, par exemple. Et les récoltes, le bétail. Il saurait améliorer le quotidien de ses semblables. Il suffisait de demander.

Il voyait déjà la scène d’ici. Des plumes sur sa coiffe, ce serait magnifique. Non, majestueux plutôt. Damis le Majestueux, voilà qui sonnait bien. Et des serviteurs à ses ordres, de la nourriture à volonté.

Allons, il n’était plus temps de rêvasser. Sa mère l’attendait sûrement à la maison, pressée de lui confier une tâche quelconque.

Un bonjour au passage à maître Carado et à son épouse. Qui le regardaient encore de travers. Ils auraient au moins pu le saluer. Lui offrir du thé et des gâteaux au miel. Maîtresse Carado lui en donnait avant.

Sa mère avait mis les draps à sécher sur la balustrade. On aurait dit des voiles de navires, comme dans les histoires de son père. Des voiles qui se gonfleraient de vent. Qui le mèneraient sur les chemins de l’aventure, là où les étoiles brillent comme des bougies dans les cieux et où les poissons se cueillent au vol.

Son père disait que le poisson était un don des dieux. Dommage que la mer soit si loin.

Des pas se sont mis à piétiner le sol derrière lui. Il ne s’est pas retourné. Inutile d’essayer de combattre les superstitions de Maîtresse Carado. Si elle voulait croire qu’effacer toute trace du passage de Damis devant sa demeure pouvait lui apporter la protection des dieux, grand bien lui fasse.

À la maison, sans surprise, un bol de pois à écosser l’attendait. Encore des petits pois. Et pas moyen de rouspéter, sa mère n’aimait pas les commentaires sur sa cuisine. Se taire et écosser. Encore et encore.

La chaise était si inconfortable. Dure et un peu trop courte sur ses pattes branlantes. Ou alors, c’était lui qui était trop grand. Ses genoux cognaient sous la table. Leur ancienne maison était plus vaste et mieux meublée. Le shaman n’aurait pas dû les forcer à déménager.

Depuis que les hommes étaient partis au loin, la vie était trop tranquille. Pas d’entraînements à regarder, pas de paris à prendre. Ils auraient au moins pu lui laisser une armure pour qu’il se pratique. Lui aussi, il voulait aller au combat. Protéger le village.

Une belle armure. Et un sabre, dont la lame luirait sous les rayons du soleil. Et toutes ces femmes qui agiteraient pour lui leurs mouchoirs brodés. Ou peut-être juste une, ce serait suffisant pour commencer. Elles pleureraient pour lui. Et il partirait, cœur vaillant, intrépide guerrier et futur héros.

Jusqu’ici, peu de filles s’étaient montrées intéressées par ses charmes. Pourtant, ses muscles s’étaient développés. Il avait grandi.

Sauf qu’il n’avait pas de sabre. Et sans sabre, il ne valait rien.

Demain, il irait couper du bois pour Savia et sa mère. Tant qu’à accomplir des tâches de femme, mieux valait se dévouer pour la communauté et ainsi, s’attirer les bonnes grâces des villageois. Et du doyen.

Un jour, il obtiendrait un sabre. Irait se battre. Remporterait assez de victoires pour devenir intéressant. Aurait sa propre légende. Dès qu’il aurait aidé les hommes à tuer quelques envahisseurs, avec quelques glorieuses cicatrices en prime, les filles seraient folles de lui.

Au moins, son père avait vécu la belle vie. Il avait connu la gloire. On lui avait jeté des fleurs, donné plein de gâteaux et ces femmes, ces femmes qui l’embrassaient sur la bouche! Tout le monde l’aimait. Avant qu’il ne brise son sabre.

La vie avait été moins agréable après. Le shaman. La malédiction proférée contre Damis. Devant tout le monde. Parce que le déshonneur du père devait rejaillir sur le fils. Pas le droit de porter une arme, pas le droit de se battre. Sinon, le courroux des dieux s’abattrait sur eux. On ne brisait pas impunément une lame magique. Il devait jurer, jurer sur la mémoire de son père, sur tout ce qui lui était cher, de ne jamais toucher un sabre.

Pas le choix de promettre. Tous les yeux étaient rivés sur lui. Ceux de sa mère, surtout, honteuse des actes de son mari et anxieuse de voir son fils obéir.

Le shaman avait tort. Tous, les villageois, sa mère, ils avaient tort. Comme si son père pouvait avoir détruit son sabre par exprès. Impossible. C’était un héros, c’était un accident. Et il l’avait payé de sa vie sous les coups de l’ennemi, n’était-ce pas suffisant?

Après les pois écossés, il fallait aller chercher du bois pour le feu. Au moins, c’était un boulot d’homme. Mais avant, un détour par la maison de Savia. Sa mère était occupée à regarder mijoter le lièvre, elle ne se rendrait compte de rien.

Où était-elle, la belle Savia? Comme d’habitude, maîtresse Pogam était à la fenêtre, mais sa fille n’était pas visible. Il ne disposait pas de beaucoup de temps.

Une main a effleuré son épaule, lui tirant un sursaut. Son cœur s’est arrêté de battre une seconde, pour repartir en chamade aussitôt. Savia était venue le rejoindre. L’époque des regards dérobés semblait enfin révolue. De temps à autre, lorsque la belle était certaine de ne pas s’attirer les commérages des voisins, elle s’approchait, timide, pour le regarder travailler. Ils avaient même discuté. Appris à mieux se connaître. Il était temps de passer à la prochaine étape.

Savia a posé sa douce main sur la chemise de Damis, glissant jusqu’à la peau de son bras velu. À peine le temps d’un frisson et déjà, sa main se retirait. Puis elle a posé un doigt sur sa bouche pour qu’il se taise. Lui a fait signe de la suivre dans les bois.

Il les imaginait déjà tous deux, là-bas sous le grand frêne, gardien de la fécondité. Ils échangeraient des caresses. Se murmureraient des mots tendres. Et ensuite, elle porterait son enfant. Il deviendrait alors un homme accompli. Respecté.

Savia semblait toutefois avoir un autre plan en tête. Elle a dépassé le grand frêne et s’est avancée jusqu’à un vieux saule. Un choix bien étrange. Ne savait-elle pas que cet arbre symbolisait la stérilité?

Elle s’est arrêtée et lui a tendu un torchon sale, qu’il a pris par réflexe. Puis elle s’est lancée dans une tirade enflammée :

« Le shaman n’est qu’un fou, Damis, tu mérites d’obtenir ton héritage. Tiens, je l’ai volé pour toi. »

Volé quoi, que voulait-elle dire? Elle n’a pas répondu. Elle s’est contentée de lui sourire, de déposer un baiser sur sa joue. Puis s’est esquivée. Il a bien tenté de la retenir, mais elle s’est mise à courir. Ah, les femmes.

Perplexe, il a tâté le torchon. Un objet dur était camouflé dedans.

Cette poignée de métal rouillé et recouverte d’encoches. Une par ennemi abattu. Il la reconnaissait! Et cette lame brisée. Rêvait-il? Tenait-il vraiment entre ses mains le sabre de son père?

Le sabre de son père. Son sabre à présent. Un sabre neuf aurait peut-être été préférable, mais Savia avait agi selon sa bonne conscience et ses maigres possibilités. À lui de faire en sorte de réparer l’arme. Il faudrait du feu, une forge. Et ensuite, se trouver une belle armure.

Bientôt, il brandirait le sabre au-dessus de sa tête. Les femmes tomberaient à ses pieds. Le supplieraient de les choisir pour porter ses enfants. Il trouverait le moyen. Mais en cachette. Sa mère ne devait pas savoir, pas tout de suite.

Le tonnerre, au loin, s’est mis à gronder. Comme pour lui rappeler sa promesse. Il avait promis, mais il était si jeune à l’époque. Et il avait déjà tant payé pour le crime de son père.

Jamais plus il ne paierait. Dès qu’il brandirait son sabre, il ferait sa loi.

Le grondement s’est accentué. Pressant, menaçant. Il ne fallait pas flancher. Ce n’était qu’un orage. Et s’il s’agissait là d’une épreuve des dieux, il leur prouverait sa détermination.

Puis la terre s’est aussi manifestée. Dès qu’elle a commencé à trembler, les oiseaux ont quitté les arbres pour s’envoler vers l’horizon. Les deux pièces du sabre brisé se sont mises à frissonner sur le sol. Fasciné par leur danse, Damis s’est agenouillé pour les examiner. Étaient-elles en train de se rapprocher l’une de l’autre, prêtes à se ressouder? Les dieux avaient-ils décidé de le récompenser pour sa persévérance?

Des cris humains se sont élevés de partout. Une odeur d’œufs pourris lui est montée aux narines. À ce moment, il a commencé à douter.

Sa mère l’a rejoint. En larmes et hystérique. Son regard s’est arrêté sur le sabre brisé. Ces mots qu’elle répétait, comme une litanie. Qu’as-tu fait, Damis, qu’as-tu fait? Comme s’il avait mal agi, comme s’il l’avait fait exprès.

Et après, elle ne faisait plus attention. Tout ce bruit, ces odeurs oubliées par son peuple. La montagne qui s’éveillait après des siècles de paix. Cette fumée qui sortait du sommet, ce jus rouge foncé qui s’en écoulait. En direction du village, comme du coulis de framboises. Un coulis mortel.

Puis la cendre qui s’est mise à tout recouvrir. Les arbres, les maisons, le sol. Les villageois qui couraient dans tous les sens comme des poules sans tête. Et les pierres venues du ciel qui s’écrasaient sur les maisons. Les chiens. Les gens.

Ces doigts pointés sur lui, ces regards accusateurs. Ces hommes et ces femmes agenouillés, priant les dieux de pardonner la faute commise par Damis le parjure. Parjure de sa promesse.

Tous ces cris. Ce n’était pas sa faute. Il n’avait rien fait. Il n’avait pas demandé à Savia de lui apporter ce sabre. Si les dieux tenaient à punir quelqu’un, qu’ils se tournent vers la seule coupable. Qu’ils la punissent, elle!

Il était prêt à le jurer sur la tête de sa mère et la mémoire de son père : tout était la faute de Savia.


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Notes de l'auteure

J'ai écrit ce texte en 2013, dans le cadre d'un "atelier long" donné par Élisabeth Vonarburg.

Ma consigne pour ce texte était d'avoir un personnage "rêveur insatiable" et d'intégrer l'élément "sabre" à l'histoire (note : généralement, il faut que l'élément intégré soit au centre du concept, et non pas juste accessoire).

Nous avons fait une première version de nos textes (en omniscient), puis j'ai reçu comme consigne de faire un "aligné dans" (c'est-à-dire, "dans" le personnage).

Beaucoup de travail mis sur ce texte (pour l'améliorer, qu'il coule mieux, que l'on comprenne mieux les enjeux et sentiments du personnage... et surtout que ce personnage soit vraiment un "rêveur insatiable", misère que c'était dur à faire!). Malgré tout, il ne me satisfait pas vraiment. Aujourd'hui encore, j'ignore comment je pourrais faire pour qu'il fonctionne mieux. Déjà, je trouve que l'emploi du passé ne le sert pas bien (peut-être était-ce une autre contrainte pour ce texte d'atelier, je ne m'en souviens plus). 

Mais je crois surtout que l'originalité du concept n'est pas suffisante pour valoir la peine de passer encore du temps dessus. Ce petit texte est ce qu'il est : un texte d'atelier, qui m'a aidée à passer à la prochaine étape!