mardi 31 janvier 2017

Le canard chanceux

Texte s'adressant à un public adulte
Genre : Réaliste
1 469 mots


Les branches se balancent au-dessus des flots dans une douce valse aux accents mélancoliques. Suivant le rythme imposé par le vent, la chevelure d’Amélie effleure son visage, sensualité d’un plaisir nostalgique.

Sous la brise de juin, un élégant colvert glisse au fil de l’eau. Palmipède placide, sans doute saturé de solitude, il nage vers ses congénères, deux têtes folles aux plumes frivoles. Des championnes de nage synchronisée n’offriraient pas de meilleur spectacle que la danse sauvage de ces canards enjoués.

Le cimetière, importuné par toute cette agitation, s’éveille soudain de son sommeil éternel. Les pierres tombales remarquent immédiatement la présence de l’Intruse. Une vivante dans cet antre de la terrible Faucheuse ! Les stèles, envieuses, chuchotent leur jalousie. Les lèvres d’Amélie adoptent un air moqueur.

- Eh, oui ! Vous croupissez six pieds sous terre et moi, je marche toujours aux côtés des bienheureux ! clame-t-elle effrontément aux défunts. Et, ne vous en déplaise, gentes dames et gentilshommes, je compte demeurer en vie très longtemps !

Amélie souligne sa sortie par un salut théâtral et poursuit sa promenade d’un pas guilleret. Les soupirs dépités des trépassés résonnent encore dans son dos lorsqu’elle atteint la rue Saint-Louis.

Du haut du pont, la rivière Du Chêne paraît bien malingre. Curieusement, le moulin Légaré semble trouver son compte de ce filet d’eau, cette inépuisable réserve d’énergie qui lui permet, depuis des temps immémoriaux, de moudre son précieux grain.

Le savoureux souvenir des galettes d’antan monte, telle une vague,  aux papilles d’Amélie. Une crêpe de sarrasin frais moulu nappée de mélasse et de crème fouettée, quel délice ! L’eau lui en vient à la bouche. Après sa randonnée, la jeune fille ira quérir un sac de cette divine farine et pourra déguster à satiété, son péché préféré. Et, au diable le régime !

La destination d’Amélie se trouve du côté opposé de la rue. Après quelques émotions fortes, ses mocassins atteignent avec soulagement la sécurité du trottoir. Il y a foule dans le Vieux Saint-Eustache ! Cette Saint-Jean s’annonce mémorable, autant pour les artisans locaux qui exposent leurs œuvres, que pour les familles qui redécouvrent avec émerveillement les charmes de leur ville.

La rue Saint-Eustache s’est parée de couleurs festives et accueille entre ses bras, ses nombreux invités. Les bâtiments ancestraux constituent une haie d’honneur pour les visiteurs venus par centaines, admirer ces glorieuses demeures, témoins des joies et des malheurs passés.

Reine entre toutes, l’Église de Saint-Eustache, éminent berceau des Patriotes, parraine aujourd’hui un événement capital. Au sein de son territoire se déroulera sous peu la fameuse Course des petits canards de la SERCAN. La réputation de l’organisme n’est plus à faire et les participants se massent pour participer à cette épreuve pour le moins inusitée.

La main d’Amélie tremble lorsqu’elle retire son billet de son jean délavé. Le numéro inscrit sur le carton, lui saute aux yeux. Perdue dans ses pensées, elle laisse sont regard errer. Sept cent soixante-dix-sept ! Trois fois le chiffre sept ! Son chiffre chanceux !

La jeune femme ne croit pas au hasard. Le destin lui a envoyé un signe et son message est clair comme de l’eau de roche ! En ce 24 juin, jour béni entre tous pour les Québécois, Amélie sait que son rêve le plus cher sera exaucé. Un rêve chimérique que son salaire de crève-la-faim ne lui permettrait jamais de seulement imaginer. Une lubie, un caprice, une excentricité qui la dévorent tout entière depuis qu’elle a échangé un précieux billet de cinq dollars contre sa participation.

Soudain tirée de ses songes éveillés, Amélie aperçoit un gamin, qui, emporté par l’élan d’un chien fou, vient la bousculer violemment. La douleur n’est que passagère, mais la fureur elle, lui monte à la poitrine et promet d’atteindre des sommets vertigineux.
Les prunelles confuses du garçon fixent cette jeune femme magnifique avec un teint de porcelaine. Manifestement, l’incident n’était pas prémédité et le petit blond ne sait plus où se mettre.

- Pardonnez-moi, madame, s’excuse-t-il poliment.

Rassérénée, Amélie hoche la tête et laisse l’enfant poursuivre sa course.

- Bof ! Il faut bien que jeunesse se passe, marmonne-t-elle. Quel garçon magnifique ! J’en aurai au moins douze comme celui-là !

Cette promesse exagérée fait ricaner Amélie. Encore faudrait-il qu’elle trouve un père pour remplir sa part du contrat ! Ces derniers mois ne lui ont guère permis de s’attarder à ce détail, mais elle se sent désormais prête à plonger dans une nouvelle relation. La chasse est ouverte !

Avisant une percée près de la jetée, Amélie se poste aux premières loges. Les canards jaunes flottent déjà sur l’eau et s’agglutinent les uns aux autres dans une immobilité désespérante. Cette année encore, l’attente sera interminable et ces espèces d’escargots couleur banane feront tout pour étirer leur éphémère moment de gloire.

Au fond, les caprices de ces petits canards de plastique importent bien peu à Amélie. La brise marine caresse ses épaules tel un amant attentif et un délicieux frisson lui chatouille la nuque. La jeune femme offre son visage au soleil d’après-midi et déguste l’instant présent. Seules ses mains demeurent alertes. Tenant le précieux billet, moites et fébriles, elles attendent  le verdict.

Étourdie par le brouhaha ambiant, Amélie ferme les yeux. Par delà la musique et les moteurs des bateaux, les cris juvéniles lui arrachent un sourire. Un effluve de chien-chaud excite subtilement ses narines. Elle ne cède toutefois pas à la tentation, car son estomac, noué par l’anticipation, ne laisserait rien passer.

Les canards avancent à pas de tortue dans l’onde brouillée. La tension est à son comble, la foule retient son souffle. Le premier concurrent franchira sous peu la ligne d’arrivée.

- Le grand gagnant verra son propriétaire se faire remettre un chèque de deux mille cinq cents dollars! précise le présentateur pour attiser le suspense.

- Oui, oui, je sais, grommelle Amélie.

- Je vous rappelle que les fonds amassés aujourd’hui seront remis à SERCAN. Au nom des membres du conseil d’administration de SERCAN, je tiens à remercier tous les bénévoles qui permettent à l’organisme d’offrir soutien et assistance aux personnes atteintes de cancer. Sans vous, les malades seraient livrés à eux-mêmes. Sans vous, SERCAN n’existerait pas.

Malgré toute la sympathie qu’elle éprouve pour les victimes de cette terrible maladie, Amélie se retient à grand-peine de ne pas hurler son impatience. Enfin, les canards vainqueurs sont retirés des flots. Voyant que les vérificateurs prennent tout leur temps pour consigner les résultats, Amélie s’énerve :

- Donnez-nous donc ces fichus numéros, qu’on en finisse !

Son cri lui attire la réprobation de ses voisins. Suspendus aux lèvres du présentateur, les participants se taisent et, dans un silence presque religieux, l’annonce tant attendue retentit enfin.

- Le premier prix va au numéro sept cent soixante-dix-sept !

Hébétée, Amélie met une dizaine de secondes à réagir. Elle rêve de ce moment depuis des jours et voilà que soudain, à deux doigts de la réussite, elle gèle sur place. Un cri triomphant s’échappe enfin de sa poitrine comprimée :

- C’est moi ! J’ai gagné !

Les jambes flageolantes, elle se fraye un chemin vers l’estrade d’honneur. Sous les applaudissements, elle se remet une dernière fois en question. Ce qu’elle s’apprête à faire en étonnera plus d’un et mettra un doute sur sa raison, mais elle se sent prête à assumer les conséquences de ses actes.

Amélie tend gracieusement la main et récupère son chèque de 2 500$. Puis, arborant un sourire hésitant, elle sort son stylo de son sac, griffonne à l’endos du chèque et le remet aussitôt à la représentante de SERCAN, signifiant ainsi son renoncement au prix. La dame fronce les sourcils, stupéfaite, et l’interroge sur ce geste généreux.

La gorge étranglée par l’émotion, Amélie se voit incapable de répondre. Son discours soigneusement préparé refuse de sortir de sa bouche et elle reste là, bras ballants, muette comme une carpe. À brûle-pourpoint, Amélie se remémore le dicton préféré de sa mère : une image vaut mille mots.

Résolument, Amélie retire sa perruque brune et exhibe à la foule éberluée, le duvet roux qui recouvre son crâne, un crâne cruellement dénudé par la chimiothérapie. Le menton levé, elle affiche clairement sa condition de survivante au cancer.

Deux  femmes, coiffées d’un foulard, s’avancent à leur tour. Elles sont alors imitées par un bénévole. Un courant de sympathie presque palpable rayonne de ce cercle humain et dans un élan commun, hommes et femmes s’étreignent et pleurent sans se soucier du qu’en-dira-t-on.

À travers les sanglots, Amélie s’empare du micro et réussit enfin à prononcer le mot qui hante ses nuits, un simple mot maintes fois prononcé pour des raisons futiles, mais que les circonstances rendent tragique. Ce mot de cinq lettres, elle le dédie à SERCAN, à ses bénévoles, à ses dirigeants. De tout son cœur, de toute son âme, elle murmure un poignant merci.


**********
Notes de l'auteure
Ce texte a lui aussi remporté un prix au Prix littéraire Guy Bélisle (voir mon billet d'hier), en 2009, cette fois-ci pour une 1ere place à ce concours.

Le thème était toujours le même, "Il était une fois à Saint-Eustache", et j'avais décidé de parler de l'organisme SERCAN, qui était très présent dans la région.

Pour plus de détails, vous pouvez consulter un billet de blogue où je parlais de cette expérience à l'époque : http://laplumevolage.blogspot.ca/2009/05/prix-litteraire-guy-belisle-2009-le.html

Encore une fois, ce texte-là n'a jamais été publié nulle part, puisque le recueil promis par les organisateurs n'a jamais vu le jour. Au moins, ce texte existe maintenant ailleurs que dans mon ordinateur!

lundi 30 janvier 2017

Expédition au Manoir Globensky

Texte s'adressant à un public adulte/adolescent
Genre : Fantastique/historique
1 390 mots


Les gonds protestent quand le troupeau d’adolescents envahit le Manoir Globensky.  Madame Blanchard fronce les sourcils et distribue des regards courroucés aux esprits turbulents, qui calment leurs ardeurs instantanément.  D’un raclement de gorge, le guide accueille les élèves de la Polyvalente Saint-Eustache et il entame sans plus attendre son boniment.

Trois pas derrière ses camarades, Jérémie guette le moment propice pour s’éclipser.  Les expéditions éducatives le barbent autant qu’une messe du dimanche et il se sent prêt à braver les foudres de son dragon d’institutrice pour s’y soustraire.  Repoussant la mèche rebelle qui lui tombe sur le menton, le mutin se glisse derrière une colonne, abandonnant sans remords de conscience ses camarades à leur supplice.  L'évadé compte jusqu’à dix et pointe son nez hors de sa cachette précaire.  La voie est libre et, tel Indiana Jones, Jérémie entreprend sa quête de trésors dans ce temple du souvenir.

La main jaunie par la nicotine effleure effrontément les reliques usées par des temps révolus.  Le portrait fané d’un gentilhomme hautain arrache un sourire narquois à Jérémie.  Ce prétentieux en redingote mériterait une bonne leçon de modestie.  De son index, le pilleur de tombeau récupère le feutre noir qui dort dans sa poche.  Un œil au beurre noir et une moustache en tire-bouchon seront du plus bel effet sur ce pingouin endimanché.  Jérémie prend une pose théâtrale, puis il plonge solennellement sur sa future victime, prêt à pourfendre l’arrogant de sa plume vengeresse.

Tout à coup, au moment même où l’encre s’apprête à souiller irrémédiablement le chef-d’œuvre séculaire de son fluide indélébile, un étau puissant capture le poignet de l’artiste en herbe.  Bouche bée, Jérémie se tourne vers son assaillant, les poings prêts au combat.  Le jeune coq toise fièrement le vieillard qui a osé l’interrompre en pleine action.  Sans laisser à l’aventurier le temps de placer un mot, la barbe blanchâtre articule d’une voix rauque :

- Avant de commettre l’irréparable, prends ceci et observe celui que tu t’apprêtes à déshonorer.

Dégoûté par l’haleine fétide qui s’exhale de la bouche édentée, Jérémie ne bronche pas quand le pépé remplace dans sa main son marqueur fétiche par un bouton argenté.  Au contact du métal froid, la vision du gringalet se brouille et, pris d’un vertige, il ferme les paupières une fraction de seconde. Lorsque son rideau de cils s’ouvre, la salle d’exposition du Manoir Globensky a laissé place à des murs de pierre.  Au centre de l’immense pièce, des bancs s’alignent en rang devant un autel encombré d'argenterie catholique et de cierges à demi consumés.  Une soixantaine d’hommes s’agitent fébrilement dans l’église.  Certains brandissent haut leurs armes tandis que d’autres, visiblement emplis d’appréhension, se dispersent aux fenêtres.

L’oreille de l’étudiant, étourdie par le brouhaha ambiant, s’évertue vainement à percer le brouillard de stupeur qui l’enveloppe.  La tignasse confuse pivote de gauche à droite et tombe soudain nez à nez avec un visage blême de terreur.

- Qu’allons-nous faire ici, Colonel Chénier? s’inquiète le faciès paniqué.  Nous n’avons pas tous des armes pour combattre les britanniques!

Abasourdi, Jérémie ouvre la bouche pour clamer son incompréhension, mais un souffle dans son cou le devance et répond froidement :

- Il y en aura de tués, soldat.  Vous prendrez leurs fusils!

L’attention de Jérémie se porte sur le dénommé Colonel et le garçon demeure subjugué par la prestance et le sourcil conquérant du chef.  Le charisme de l’homme évoque Harrison Ford aux yeux du cinéphile, qui en bave presque d’admiration.

Le jeune eustachois se rend bientôt à l’évidence, aucun des individus présents ne semble conscient de son existence.  Les yeux glissent sur Jérémie sans s’y attarder et les pas foncent droit sur lui, le forçant à s’écarter prestement.  Une subite impulsion pousse le jeunot à tendre le bras pour toucher son voisin.  Stupéfait, Jérémie voit sa manche de chemise disparaître, engloutie par un veston brun.  Effrayé, il récupère son membre et décompte ses phalanges.  Les causes de ce prodige lui échappent totalement et il se sent à deux doigts de la folie.

Un grondement venu des tréfonds de la terre coupe aussitôt court aux réflexions de Jérémie.  Les combattants se jettent un œil entendu et confirment à la ronde que les canons ont amorcé leur œuvre de destruction.  Les escaliers arrières sabotés conformément aux ordres du Colonel Chénier interdisent toute fuite et les guerriers, prisonniers de leurs propres barricades, serrent les dents et ripostent de leur mieux aux attaques ennemies.

Durant des heures, Jérémie assiste, impuissant, aux bombardements de l’artillerie.  L’air ambiant est surchargé de poudre et de mortier.  Les fusils de chaque camp déversent inlassablement la mort et le spectateur horrifié détourne le regard des corps mutilés.

Soudain, un cri fuse par-dessus la canonnade et les assiégés se tournent vers l’autel.  Des britanniques ont déniché une faille dans le barrage et tentent une percée dans le repaire.  Les rebelles déchargent leur haine sur leurs adversaires en tirant furieusement dans le tas.  Peu soucieux de servir de cible à ces enragés, les tuniques sombres sonnent la retraite, mais l’un d’eux, plus téméraire, prend tout de même le temps d’embraser des matières combustibles derrière la table eucharistique.

Les étincelles fatales se propagent à une vitesse effarante et les résistants crachent bientôt leurs poumons.  La reddition semble être la seule voie envisageable pour les moins extrémistes, qui tentent leur chance auprès des baïonnettes.  Jérémie applaudit brièvement cette alternative, mais il déchante rapidement.  Les piques irritées par l’obstination des résistants ne montrent aucune clémence et massacrent sans pitié les déserteurs.

Le Colonel Chénier aboie des ordres et refuse obstinément d’abandonner son poste.  La fin approche inéluctablement, car l’incendie a atteint la voûte.  Les rares valeureux qui bravent encore le courroux des canons se voient pris entre deux feux.  D’un côté, le brasier et de l’autre, des milliers de fantassins déchaînés.  Le Colonel Chénier, acculé au mur, capitule enfin face à la fournaise.  Indomptable jusqu’au bout, l’irréductible enjambe une fenêtre et lance à ses fidèles :

- Avant d’être tué, j’en tuerai plusieurs!

Jérémie franchit miraculeusement la muraille de pierre et son pas se règle de lui-même sur la course éperdue du Colonel.  Le commandant tente désespérément de se frayer un chemin à travers le cimetière quand une balle le jette sur le sol gelé.  Blessé, il se relève sur un genou et fait feu, mais une deuxième balle le frappe en pleine poitrine et il s’écroule.

Le cœur au bord des lèvres, Jérémie assiste au trépas de son héros.  Des larmes coulent abondamment sur les joues de l’adolescent.  La mort lui paraissait si banale sur grand écran, mais ce direct sur la souffrance l’atteint au plus profond de ses entrailles.  Sa vision se brouille et son esprit se ferme dans un espoir insensé de fuir cette atrocité.  Un éclair aveuglant force ses paupières à cligner et, sans crier gare, le mur parsemé de portraits du Manoir Globensky réapparaît devant lui.

Le garçon observe avec incrédulité le profil du Colonel Jean-Olivier Chénier, figé pour l’éternité dans une pose emplie de majesté.  Le vieillard récupère délicatement le bouton de manchette du défunt enfoui dans la main moite du gamin.  Une fois de plus, la relique a accompli son œuvre de conversion.  L’ancien rend son marqueur à Jérémie et lui lance avec un sourire en coin :

- Veux-tu toujours ternir la mémoire de ce martyr qui s’est volontairement sacrifié pour la cause des patriotes?

Le vandale maté roule sa tête de gauche à droite, trop sonné pour émettre un son.  Les questions se bousculent sur sa langue desséchée.  Son cœur écorché à vif réclame les pourquoi et les comment de cette boucherie.

Des talons exaspérés claquent tout près et les traits du grand-père se ferment.

- Ton institutrice vient te chercher, petit, annonce-t-il.  Si tu désires quelques leçons d’histoire, reviens donc me voir ce soir!

Jérémie opine lentement du chef et se résout à affronter la furie du dragon.  Son œil enflammé se retourne une dernière fois vers le patriarche, qui murmure en regardant les boucles brunes s’éloigner :

- Oui, fiston, tu seras bientôt de retour dans mon sanctuaire.  Et sous ma tutelle, tu deviendras un excellent disciple des Gardiens de l’Histoire!

Le barbu reprend doucement sa transparence originelle et s’enfonce paisiblement dans le mur adjacent.  Seul témoin de la disparition du fantôme, le feutre noir abandonné sur le parquet se meurt lentement, desséché par le reniement de son maître.


**********
Notes de l'auteure
Ce texte est important dans mon coeur (même si je sais qu'il n'est pas parfait, soyez indulgents!), car il s'agit du 1er texte que j'ai soumis. C'était en 2008, pour le Prix littéraire Guy Bélisle. Et j'ai eu la chance, au premier coup, de voir mes efforts récompensés par une 3e place! (disons que ça a été bon pour l'ego à mes débuts!)

Le tout se passait à Saint-Eustache et les habitants des environs (Mirabel dans mon cas) avaient le droit de participer. Il fallait respecter le thème "Il était une fois à Saint-Eustache".

Pour plus de détails, vous pouvez consulter un billet de blogue où je parlais de cette expérience : http://laplumevolage.blogspot.ca/2009/02/prix-litteraire-guy-belisle-2008.html

C'est le genre de texte (et de billet de blogue) que je relis avec un petit sourire quelques années plus tard, en constatant à quel point il me restait des choses à apprendre en matière d'écriture... À l'époque, je suivais des ateliers d'écriture donnés par ma ville, et ce que vous retrouvez ici respecte vraiment ce qu'on y apprenait (dans ce temps-là, je croyais que c'était comme ça qu'il fallait écrire). C'était bien avant que je fasse d'autres expériences et que je participe à d'autres sortes d'ateliers... 

Mais bon, voyez en ce texte une preuve d'humilité, et surtout un désir que ce texte-là soit ENFIN publié quelque part! Car, pour la petite histoire, finalement le recueil promis n'a jamais vu le jour, ce qui m'a fait bien de la peine puisque j'ai 3 textes qui ont reçu des prix pour ce même concours, 3 années consécutives... Je vous les mettrai bientôt ici, tiens!

dimanche 29 janvier 2017

Qui est Alex?

Texte s'adressant à un public adulte
Genre : Réaliste
1 373 mots


Enfin, tu l’as découvert.

Je me doutais bien que tu irais jouer du côté de mon compte de messagerie. C’était trop tentant, n’est-ce pas ? Ma boîte de réception laissée ouverte par mégarde. Si alléchante. Remplie de secrets, de messages inconnus. De mes mots, de mes pensées.

Et toi, toujours aussi avide de me posséder toute entière, de corps et d’esprit. Comme si je t’appartenais. Et ne m’appartenais plus.

Qui est Alex ? Voilà, nous y sommes. Pourquoi les mots se bloquent-ils dans ma gorge ? Pourtant, je me suis préparée à cette question. À dire vrai, j’étais certaine que tu échouerais à cet ultime test de confiance. Tu viens de me prouver à quel point j’ai eu raison de vouloir te quitter.

À présent, il ne me reste plus qu’à laisser couler mes aveux. Paraître attristée, repentante même, mais pas trop non plus. Je te connais, tu risquerais d’insister pour me donner une seconde chance ! Seconde chance de quoi ? De te poignarder dans le dos ? Je sais que chaque mot que je prononcerai t’arrachera un morceau de cœur supplémentaire.

Un regret tardif. Je n’aurais peut-être pas dû laisser ma boîte de réception ouverte. Tous ces mots osés. Et si c’était trop pour toi, si tu en venais à poser un geste malheureux?

Ça suffit ! Quand le vin est tiré, il faut le boire. Allons-y pour le grand jeu.

Alex et moi… Nous sommes ensemble.

Voilà, c’est dit. Maintenant, baisser la tête. Juste un peu. La conserver assez haute pour que tu sentes ma résolution malgré le sentiment de culpabilité qui semble me submerger.

Quoi, tu pleures ? Allons, un peu de nerf ! Tu n’es tout de même pas le premier cocu de la planète ! Sois un homme, reprends-toi !

Si seulement tu pouvais comprendre mes motivations. À quoi bon essayer de t’expliquer ? Quand bien même j’y passerais toute une vie, ce serait une perte de temps et d’énergie. Parfois, les mots ne suffisent pas. Pas avec toi en tout cas.

D’accord, je serai la première à te l’accorder : je suis difficile à suivre. Après tout, lorsque tu as posé ton genou à terre, j’ai dit oui. Et maintenant, à neuf jours de notre mariage, tu apprends que je te trompe. Je me mets à ta place. Ce doit être terrible.

Ça t’aiderait si je m’excusais ? Voilà : Je suis vraiment désolée, Stéphane. Ce n’est pas toi, c’est moi. Depuis que j’ai rencontré Alex, plus rien n’est pareil.

Que dire d’autre ? Peu importe ce que je ferai, tu arboreras cet air de chien battu. Pourquoi crois-tu donc que j’aie dû en arriver à cette extrémité ? Si je ne t’avais pas trompé, tu n’aurais jamais accepté de rompre. Toujours prêt à dialoguer, à argumenter. Je ne t’ai jamais demandé d’être aussi compréhensif. Je voulais un homme, un vrai !

Toi, tu t’effondres. Tu te ratatines. Vais-je devoir te consoler en plus ?

Oui, je sais, nos beaux projets de mariage tombent à l’eau. C’est là l’un des nombreux problèmes de notre relation. Avec toi, tout n’est que projet. D’avenir, de famille parfaite. Et maintenant, ton château de cartes s’écroule et tu ignores comment réagir.

Crois-tu que je n’aie pas déjà songé aux conséquences ? Tu t’en remettras. Nos familles aussi. Pour ce qui est des dépenses encourues pour la noce, ce n’est que de l’argent. Il y a tellement plus en jeu en cet instant.

Qui est Alex ? Encore cette question. Comment s’est déroulée notre rencontre, depuis combien de temps est-ce que ça dure… As-tu vraiment besoin de toutes ces informations pour comprendre la situation ?

Ce ne sont pas de tes affaires, Stéphane. Je t’ai trompé, c’est tout.

J’aurais aimé paraître ferme et décidée, mais ma langue s’emmêle, je bredouille.

Je t’en prie, permets-moi te quitter en beauté. Je te promets que ce sera mieux après. Bien mieux. Tu pourras te trouver une gentille femme prête à supporter ta serviette sale laissée devant la douche. Ta manie d’abaisser le chauffage de zéro virgule cinq degrés partout dans la maison, comme si cette habitude pouvait nous faire réaliser des économies substantielles ! Et toutes ces heures que tu peux passer devant les jeux vidéo, alors que ton aide est sollicitée pour les tâches ménagères. Tu n’es vraiment pas le conjoint idéal, mais bien des femmes s’en contenteraient.

Pourquoi donc t’ai-je dit oui ? L’union officielle devant le curé, la robe de taffetas, les vœux solennels… Cette idée me semblait si séduisante au début ! Puis il y a eu toutes ces démarches. Les traditions, les obligations. Me sentir forcée de plaire à tout le monde, d’être parfaite, avant, pendant et surtout après le mariage. T’imaginer à mes côtés jusqu’à la fin de mes jours. Ronflant, pétant et rotant, comme si je n’étais plus aussi importante qu’avant. Comme si je t’étais à ce point acquise que tu n’avais plus à faire attention ! Et voir tes cheveux tomber un à un. Ton crâne devenir aussi chauve et luisant que celui de ton père, avec ces quelques mèches éparses près des oreilles et derrière la nuque. Tes rides, ton dentier, ta canne.

À partir du moment où l’on se rend compte qu’on ne se voit pas vieillir aux côtés de l’être aimé, que nous reste-t-il ? Dès le départ, nous n’avions aucune chance.

Tu veux savoir qui est Alex ? Mon alter ego, mon idéal. Quelqu’un qui respecte mon intimité et attend que je sois prête à recevoir ses attentions. Qui ne me bouscule jamais. Ne me demande pas de devenir différente. M’accepte telle que je suis.

Et ses mots. Tu as lu tous ses messages, n’est-ce pas ? Je te connais. Une fois ta curiosité lancée, tu es insatiable. Comme lorsque tu as découvert mon journal intime. Trop curieux pour le laisser de côté. Et me démontrer un minimum de respect.

As-tu aimé les tournures de phrases d’Alex ? Sa façon de me faire l’amour avec de simples mots, des mots que j’aurais voulu entendre sortir de ta bouche, tout en sachant que tu en étais incapable ?

Tu n’es pas à la hauteur, c’est tout.

Stéphane, c’est fini. Restons-en là et quittons-nous en bons termes.

Est-ce que j’aime Alex ? Question embêtante. Oui, je suppose. Quelle importance ? Alex représente en quelque sorte ma porte de sortie. Le moyen que j’ai trouvé pour que tu me laisses te quitter.

Que se passera-t-il ensuite ? Je l’ignore. Je ne suis pas comme toi. Ma voie n’a pas besoin d’être toute tracée à l’avance pour que je sois heureuse.

***

Tous ces délais pour te dénicher un appartement. Ces silences interminables en attendant ton départ définitif. Ces journées à s’éviter, à se croiser, tête baissée.

Je commençais à croire que tu ne partirais jamais.

Enfin, le partage des biens. Ceci t’appartient, cela est à moi. Nous nous en sortons bien je trouve, même si tu gardes les dents serrées. Il faut en passer par là, je suppose. Vas-y, déteste-moi. Tu guériras plus vite.

Tu crois que de te voir sortir en claquant la porte va m’impressionner ? Bon débarras. Me voilà enfin seule. Prête à aller rejoindre Alex.

Allumer l’ordinateur. Aller dans ma boîte de réception. Me déconnecter de mon compte personnel.

Tu aurais bien aimé savoir qui est Alex, n’est-ce pas ? Eh bien ! Rien d’autre que mon sauf-conduit vers la liberté, mon cher Stéphane. Une chance que tu ne vois pas ce que je m’apprête à faire !

Bon, voilà que j’hésite. Très bien, Stéphane, je m’accorde un dernier temps de réflexion pour penser à nous deux. À ce que tu as représenté pour moi depuis près de trois ans. À cette existence commune sur laquelle je viens de tirer un trait. À quoi bon s’éterniser là-dessus ? Je sais que j’ai fait le bon choix. Un jour, tu finiras par t’en rendre compte aussi.

D’abord, taper l’adresse de messagerie : alexc67213@hotmail.com

Ensuite, entrer le mot de passe : Libertéenfin!

Puis chercher l’option de suppression dans le menu. Un clic et une question s’affiche : « Voulez-vous vraiment supprimer ce compte ? »

Bien sûr. Je n’en aurai plus l’usage à présent. Oui.

Voilà. C’est réglé. Je viens de tuer Alex.

**********
Notes de l'auteure
Je ne sais plus trop d'où m'est venue cette idée d'histoire. Sûrement d'un mélange d'éléments : un couple sur le point de se marier dans mon entourage, l'omniprésence des médias sociaux, la peur viscérale de certaines personnes face à l'engagement... Tout ça mis ensemble, ça a donné cette histoire d'une femme incapable de rompre, et qui s'invente un amant virtuel afin de se débarrasser d'un futur mari dont elle ne veut plus, mais qu'elle n'arrive pas à quitter. 

Ce n'est pas nécessairement un texte três prenant ni complexe, mais j'ai eu beaucoup de plaisir à l'écrire. Et il m'a permis d'explorer le narrateur en "tu", que j'utilise très peu et avec lequel j'ai un peu de mal à la lecture (je le trouve quelque peu invasif, tout comme le narrateur au "vous"!).

samedi 28 janvier 2017

Marée nocturne

Texte s'adressant à un public adulte
Genre : Réaliste
1 306 mots


Elle écarte les jambes, fronce les sourcils. Quelle est cette humidité ? Ses cuisses glissent pour tâter l’étendue des dégâts. Les draps sont froids et mouillés. Mouillés ?

Elle pousse un gémissement angoissé. D’un bond, Marc se redresse et allume la lampe de chevet. Cheveux ébouriffés, yeux hagards, ils fixent d’un même regard épouvanté la flaque rouge qui se répand autour d’elle. Tout ce sang, il y en a tellement !

Pourtant, elle n’a pas mal. Ce ne peut être bien grave.

Sourde à la panique de Marc qui l’exhorte à ne pas bouger, elle roule vers la droite, descend du lit et se redresse. Le sang se met à descendre le long de ses jambes. Trop vite. Il atteint déjà ses chevilles.

Puis, floc, une masse tombe dans sa petite culotte. Elle vacille.

En arrière-plan, loin dans sa conscience, elle voit Marc se lever, la rejoindre, l’interpeler d’une voix inquiète. Mais son cerveau se bloque, elle ne l’écoute plus. Cet instant ne peut être réel. Pas après tout ce temps, tous ces efforts, c’est impossible !

Marc s’approche, plein de sollicitude. Il lui demande s’il doit appeler une ambulance. Pauvre chéri, il ignore comment réagir. Ils n’ont jamais vécu une telle situation. D’ordinaire, elle est forte. En contrôle. Elle décline son offre. Ils se rendront aux urgences par leurs propres moyens.

Elle se sent bien, trop bien. Ne devrait-elle pas éprouver de la douleur, se tordre sous les crampes ? Ce n’est peut-être pas dramatique. Il arrive que des femmes aient des saignements en début de grossesse, non ? Mais autant ?

Elle ferme les yeux et demande à Marc d’aller lui chercher un plat avec couvercle hermétique. Puis elle glisse sa culotte le long de ses jambes, replie le tissu dégoulinant et le dépose dans le plat. Marc referme le couvercle. Elle ne veut pas voir ce qu’il y a dedans.

Sur la route de l’hôpital, Marc la questionne sans arrêt à propos de son état. Elle s’efforce de le rassurer. Puis c’est l’arrivée à l’urgence. Le branle-bas de combat de Marc, l’empathie quasi indifférente de l’infirmière de garde. L’attente dans une salle, interminable, tandis que ses entrailles se vident de leur substance.

Le médecin, un homme mince aux cheveux grisonnants, arrive et l’examine. D’une voix douce, il leur confirme la perte du bébé. Elle peut enfin laisser couler ses larmes. Marc la soutient, pleure lui aussi. Puis le médecin gribouille une prescription. Pour une échographie. La routine, il le faut, pour vérifier si tous les morceaux sont partis, si un curetage sera nécessaire.

Les morceaux. Ces mots roulent dans sa tête, elle n’écoute plus ce que les deux hommes se disent. Des morceaux de casse-tête. Et deux morceaux de robot ! C’est ridicule, elle perd la boule.

Puis c’est le retour à la maison. Elle se douche, déambule sans but dans la maison, s’assoit devant le téléviseur éteint. De son côté, Marc ne chôme pas. Il s’agite, appelle au bureau pour prévenir de son absence, cherche le numéro de son employeur à elle, parle à une foule de gens pour les informer du malheur qui vient de les frapper.

Et elle, pendant tout ce temps, demeure assise. Et c’est là, les cheveux humides, les mains posées sur les cuisses, qu’elle entreprend de faire son deuil. Tout un défi ! Un instant, il était là, cet enfant si longtemps désiré. Grandissant dans son ventre, son ventre enfin porteur de vie et d’espoir. Et cette nuit, il est parti. Noyé dans ce flot de sang qui s’écoulait entre ses jambes nues, ce sang clair qui s’imbibait partout dans les draps, le matelas. Formant des taches dont elle n’a pas le courage de s’occuper pour l’instant. Marc a promis de s’en charger, il fera de son mieux, mais il n’arrivera sûrement pas à effacer tous les souvenirs de cette horrible nuit.

Une envie de crier la submerge soudain, comme une lame de fond. Deux ans. Il a fallu tout ce temps avant que son ventre arrive à enfin porter la vie. Et maintenant quoi, c’est déjà terminé ?

Le fœtus n’en était qu’à sa dixième semaine de gestation. Une période critique, elle le savait, on l’avait mise en garde, avertie, prévenue, mais comment accepter cette perte ? Pourquoi lui offrir un tel cadeau si c’était pour le lui reprendre ensuite ?

Ses larmes meublent cette triste nuit. À sa gauche, Marc respire avec régularité. Rien ne l’empêche jamais de dormir, lui.

Une journée passe, puis deux. Elle s’est calmée, a retrouvé un peu de sérénité. Et par ce bel après-midi ensoleillé, elle sent enfin son esprit s’apaiser. Elle lève les yeux au ciel et décide d’accepter son malheur. Elle est croyante. Si Dieu a décidé que tel devait être son destin, il doit avoir Ses raisons, des motifs justes et raisonnables. Elle s’en remet à Sa volonté. Il y aura d’autres tentatives, d’autres essais. Elle se montrera patiente.

Puis vient le jour de l’échographie. Marc l’accompagne. Elle ne se sent pas si déprimée. Après tout, ce n’est qu’une étape de plus. La dernière, pour pouvoir en finir et tourner la page.

Ils attendent longtemps. Elle s’efforce de boire la quantité d’eau prescrite. Puis on l’installe dans une salle d’examen. Marc lui tient la main. Ils attendent, stoïques, tandis que l’échographiste, une jeune femme aux cheveux blonds, passe son instrument sur le gel glacé étalé sur son ventre gonflé.

La jeune technicienne pointe l’écran, puis encercle du doigt une image qui, selon elle, confirme la perte du bébé. Difficile de voir, c’est loin d’être clair. Ah, cette sorte de sac aplati. C’est là que se trouvait le fœtus. Avant d’être expulsé. La main de Marc se resserre sur la sienne.

L’échographiste se fige. Bredouille d’une drôle de manière, des « mais », « madame », « monsieur », elle semble chercher ses mots. Que se passe-t-il ? Encore une hésitation, puis elle repasse sur le ventre. Son doigt pointe à nouveau l’écran, cette fois-ci pour montrer une sorte de poire, au milieu de laquelle une minuscule amande palpite.

Étaient-ils au courant ?

Au courant de quoi ?

Des jumeaux. Ils attendaient des jumeaux. L’un des sacs a perdu son bébé, mais l’autre est toujours bien rempli. Elle et Marc n’ont pas tout perdu. Il leur reste un espoir.

***

Les sorties au centre commercial représentent toujours une fête. L’occasion de parader avec son bébé tout neuf, de discuter avec des gens, d’accueillir leurs compliments. Et, bien entendu, de rencontrer d’autres mères comblées elles aussi par la maternité !

La journée est splendide, un temps idéal pour sortir dans les magasins. Au détour d’une allée, elle croise une poussette à deux places. Et esquisse un sourire compatissant à la mère, qui doit en avoir plein les bras. Déjà qu’avec un, elle a du mal à y arriver !

Puis son regard s’attarde sur la paire de bambins. Environ deux ans tous les deux, des jumeaux, donc. Sa gorge se serre. Elle les examine un peu mieux.

Le garçon de gauche est magnifique. Des cheveux bruns, de grands yeux vifs et graves. Tommy lui ressemblera peut-être lorsqu’il sera plus grand ?

Puis elle croise le regard de l’autre et se fige. De toute évidence, celui-ci est trisomique. Elle a lu quelque part que ce genre d’anomalie chromosomique se produisait parfois avec les jumeaux. Un enfant parfait, l’autre moins.

Dans les yeux de ces enfants disparates, elle a l’impression de lire un message. L’annonce de l’existence qui aurait pu attendre ce fœtus qu’elle a perdu. Mal à l’aise, elle esquisse un dernier sourire à l’attention de la mère et s’éloigne.

Par chance, elle n’est pas en totalité maîtresse de son destin. Et c’est aussi bien.

Plus que jamais, elle est persuadée que quelqu’un, là-haut, veille sur elle. Et qu’Il s’assure de ne jamais exiger d’elle… plus qu’elle ne saurait donner.


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Notes de l'auteure
J'ai écrit ce texte suite au récit d'une amie, à qui cette situation est arrivée. Alors qu'elle était enceinte, elle a fait une fausse couche dont elle a fait le deuil pendant plusieurs jours... Avant d'apprendre, grâce à une échographie (qui visait à voir si elle avait besoin d'un curetage ou non), qu'il y avait un autre foetus dans son ventre. Quelle belle surprise! Au moment d'écrire ces lignes, son fils est grand (il a 24 ans!). Le récit de mon amie m'a touchée il y a quelques années, alors j'ai écrit une première version de l'anecdote, puis cette version-ci (que je préfère).