jeudi 27 avril 2017

Sans espoir

Texte s'adressant à un public général
Genre : Science-fiction
566 mots


Salom erre sans répit dans la ville déserte. Ses pieds trainent sur les trottoirs usés par des passants oubliés. Cette marche harassante, ultime rempart contre l’aliénation, ne le mène nulle part. Il n’avance plus par espoir, mais par résignation.

Il cueille quelques perles de rosée au bas d’une gouttière, souvenir d’une civilisation qui cultivait les monuments comme on fleurit les jardins. De rares brins d’herbe, saupoudrés de la poussière des sols dévastés, survivent aux rafales des vents du sud.

Dans les rues dévastées, seuls quelques détritus simulent un semblant de vie. Les constructions tombent en décrépitude. Les architectes ont succombé, les ouvriers aussi. Lentement, le souffle de Dieu, s’Il existe, ravage le bois et le mortier, comme l’eau ronge le calcaire.

Si Salom pouvait encore rêver, ses songes réclameraient le repos éternel. Il a vu le début de l’homme, ses civilisations, sa déchéance. L’œil trop souvent blasé, il a dénigré leurs actions, les jugeant futiles et vaines; des moucherons éphémères aux ambitions démesurées.

Le soleil ne reparaîtra peut-être plus. Du moins, pas avant que les nuages de cendre ne se soient dissipés. Le ciel souffre mille morts, se flagellant lui-même au rythme des tambours et des éclats de fureur qui transpercent sa peau. La noirceur a envahi son âme jadis d’un bleu pur, sa sérénité souillée par une rancœur qui refuse de s’apaiser.

Les pas de Salom ne faiblissent jamais, ne s’épuisent pas davantage. Il peine sans relâche dans les rues de cette ville qui a jadis vu naître tant de beautés; les anges peints aux plafonds des cathédrales, les pierres sculptées par des mains pieuses. Ces trésors se sont évaporés, dévorés par ce Mal qui s’immisce partout, des plus hautes tours aux pires bas-fonds, pour en extraire l’essence, le souvenir de ce qui fut jadis la vie.

Le poids des fautes de Salom lui écrase les épaules. Si la faculté de revenir en arrière lui était donnée, non, cédée contre un sacrifice, si grand soit-il, il changerait son parcours, il réparerait ses erreurs.

Tant de pauvres hères ont subi les conséquences de sa faute. Il ne reste que ce ciel torturé, qui s’automutile au gré des saisons. Ce ciel qui garde pour lui ses larmes, sourd aux plaintes des rivières asséchées.

Toutes ces vitrines, détruites par l’ultime assaut du Mal, cet assaut même qui a vu périr les derniers survivants. Aucun miroir, aucune paroi de verre n’y a survécu. Il s’agit là du seul avantage des nouvelles conditions d’existence de Salom. Durant tous ces siècles, il n’a bravé l’interdit qu’une seule fois, une fois de trop et depuis, le monde entier paie son sacrilège.

Il marche et marche encore, espérant en son for intérieur que sa souffrance permettra le retour des jours meilleurs. Escorté par ses regrets, il emploie tous ses efforts à oublier ce qu’il a vu. Plus jamais il ne péchera. Il l’a promis.

Si seulement il pouvait réduire au silence cette voix insidieuse qui murmure à son oreille : "Et si tout ceci n’était qu’un interminable cauchemar?" Lorsqu’il s’éveillera, il se souviendra peut-être de tout. De ses rides, de ses lèvres, de ses iris couleur miel… Non!

Une lueur transperce la nuit éternelle, porteuse d’un espoir fragile. Les yeux de Salom s’écarquillent, incrédules, devant ce miracle qu’il n’attendait plus : le grand ciel douloureux se déchire au-dessus de la ville obscure où il faudrait se réveiller avant le souvenir de son propre visage.


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Notes de l'auteure

Ce court texte a été pondu lors de l'atelier court 2011 d'Elisabeth Vonarburg.

La seule contrainte était que notre texte devait se terminer par la phrase suivante : Le grand ciel douloureux se déchire au-dessus de la ville obscure où il faudrait se réveiller avant le souvenir de son propre visage.

Pas si facile! Il fallait arriver à ce résultat, en bâtissant tout le reste en amont...