dimanche 12 mars 2017

L'héritier

Texte s'adressant à un public adulte
Genre : Réaliste
1 281 mots


Enfoncé dans le banc en similicuir, Armand grommelle. Le dos voûté, les mains appuyées contre sa canne en chêne, il observe d’un air bougon les dépensiers qui défilent dans les allées du centre commercial.

Armand n’est pas là pour lécher les vitrines. Que de clinquant et de dispendieux, dans ces boutiques! De son temps, les choses étaient différentes. Les gens d’aujourd’hui sont devenus bien frivoles. Pourquoi tant de biens de fantaisie ? Une fois qu’un individu est pourvu du gîte, du couvert et d’un minimum de vestimentaire, pourquoi demanderait-il davantage? Tous ces gadgets, ces bijoux et ces vêtements de luxe ne représentent en somme qu’un incommensurable gaspillage.

Une dame corpulente s’approche d’Armand. Son foulard fuchsia se dandine sur sa robe de coton, ornée de gigantesques marguerites. Verroterie multicolore au cou et aux poignets, lèvres écarlates, elle n’y est pas allée de main morte devant son miroir ce matin! Le vieil homme en est presque ébloui.

La dame demande à Armand si la place à ses côtés est disponible. Il se fige, désarmé. Ouvre la bouche, cherche ses mots. La femme, considérant de toute évidence son silence comme un assentiment, se laisse choir sur le siège et lui sourit.

Une étincelle d’intérêt s’allume dans les prunelles d’Armand. Cette dame, la quarantaine bien sonnée, conviendrait peut-être. Elle semble encline à la conversation. Autant en profiter. Il se redresse et lui lance d’un ton complice :

– Vous savez, ils m’ont enlevé la vestibule.

Les yeux de l’étrangère s’écarquillent.

– P… Pardon?

– Oui, c’est ce que je lui ai dit, au docteur. Qu’est-ce que ça mange en hiver, la vestibule?

Autant pour ménager ses effets que pour retrouver son souffle, il marque une pause, puis poursuit :

– Je prends une tonne de pilules et j’ai passé tout plein de tests. Les prises de sang, la prostate...

Le visage de la femme a perdu tout relent de curiosité. Polie, elle se lève sous prétexte d’aller rejoindre son mari. Pourtant, elle ne porte aucune bague au doigt.

Armand la regarde s’éloigner, puis se renfrogne et reprend sa position initiale. Le menton appuyé contre ses mains craquelées, la canne entre les genoux, il attend. De la patience, il n’en manque guère. Tôt ou tard, un autre passant viendra.

Après une trentaine de minutes d’ennui profond, un homme en complet-cravate s’amène en direction de son banc. Voilà exactement le genre d’interlocuteur qu’Armand espérait rencontrer ! Vêtu avec soin et transpirant le savoir-vivre, pas comme ces jeunes drogués qui laissent traîner leurs fonds de culotte par terre. Lui aussi pourrait convenir.

L’homme s’installe sur la banquette et hoche la tête, concentré sur sa conversation téléphonique. Satanés cellulaires.

– Très bien, demain, huit heures, c’est noté!

Le gaillard met fin à son appel et pianote comme un possédé sur l’appareil. Armand soupire. Il devra besogner fort pour attirer l’attention de ce mordu des gadgets.

– Vous savez, Monsieur, j’ai fait la guerre!

L’homme arrête son manège et lui jette un coup d’oeil interrogateur.

– Excusez-moi?
– La trente-neuf quarante-cinq, poursuit Armand. J’avais dix-neuf ans à l’époque. Pas de femme, pas d’enfants, j’ai été choisi en premier. Je me suis pris une balle dans la cuisse.

L’homme se redresse à demi, prêt à se défiler, mais Armand ne lui en laisse pas le loisir.

– En mille neuf cent vingt-neuf, la vie n’était pas facile, avec la crise. Mon père a tout perdu. Son magasin général, notre maison, tout! Alors à neuf ans, il a bien fallu que je me trouve un travail, pour aider la famille. Ma sœur et mon frère sont morts depuis longtemps. Ils ne m’ont même pas laissé de neveux. Je suis seul.

L’homme opte pour l’impolitesse. Sans même un mot d’excuse, il se lève et disparaît dans la foule. Déçu, Armand baisse la tête.

Après quelques minutes de désoeuvrement, il se dirige vers la foire alimentaire. Parmi les buveurs de café, il trouvera peut-être une oreille plus compréhensive.

Armand dévisage les clients. Dédaignant les jeunes couples et les mères accompagnées d’enfants en bas âge, il jette son dévolu sur une sexagénaire, dont l’allure générale lui plaît d’amblée. Chignon argenté, lèvres à peine rosées, elle pourrait convenir.

– Je peux? demande Armand
– Bien sûr, répond-elle d’un air engageant.

De toute évidence, cette femme s’ennuie ferme. D’entrée de jeu, elle se livre. Son mari est décédé d’un cancer il y a de cela trois mois. Heureusement, ses enfants et ses petits-enfants la soutiennent dans cette épreuve, mais elle se sent bien seule. Armand hoche la tête avec compassion, puis il attaque :

– Il va pleuvoir. Je le sens dans ma jambe, celle qui a reçu une balle. Des rumétis, le docteur m’a dit. Ça me fait mal, mais c’est moins pire que mes pierres. J’en ai plein les reins, qui se promènent. Il paraît qu’il me faudrait une opération. Mais non merci, je passe mon tour. Déjà qu’ils m’ont enlevé la vestibule, ils ne m’enlèveront plus rien, juré craché!

Le sourire de la femme commence à se flétrir, mais Armand ne s’en préoccupe pas et poursuit :

– Vous savez, toute ma vie, j’ai été seul. Pendant que les autres gaspillaient leur argent avec les femmes et les enfants, moi, j’économisais.

La dame montre des signes de malaise, aussi Armand se dépêche d’ajouter :

– J’ai toujours été seul, mais maintenant, je me fais vieux. Je me dis que je devrais peut-être partager un bout de chemin avec quelqu’un. Même si les femmes coûtent cher, je serais prêt à essayer. Qu’en pensez-vous ?

Les yeux ronds, la bouche entrouverte de stupeur, la veuve pose les mains sur la table. Elle secoue la tête, se lève et se sauve sans prononcer un mot.

Découragé, Armand quitte le centre commercial. Déjà presque dix-sept heures. Plus personne ne s’attardera à ses côtés. Dans le stationnement, il récupère quelques mégots par terre. Avec les restes de tabac, il se roulera une cigarette pour agrémenter sa soirée. Son vieux tacot parcourt de peine et de misère les deux kilomètres qui le séparent de son domicile.

Façade en pierres des champs, porte vermoulue, enfin la maison. Armand ne s’inquiète pas de la croûte de crasse qui recouvre le sol, pas plus que des toiles d’araignée qui pendent des plafonds. Cette demeure répond à tous ses besoins essentiels depuis cinquante-cinq ans et il s’en satisfait très bien.

Au menu, une conserve de jambon salé, mâchouillée sans entrain et arrosée d’un verre d’eau du robinet. La meilleure, puisée à même la terre, de loin supérieure à cette saleté que les marchés d’alimentation vendent à prix d’or.

Un amoncellement de feuilles dactylographiées s’étale sur la table de la cuisine. Depuis des jours, Armand s’interroge à propos du nom qu’il inscrira de son écriture maladroite sur les lignes laissées en blanc par le notaire. Personne n’a pris le temps d’écouter son histoire jusqu’au bout.

À qui léguer son magot? Armand doit trouver un bénéficiaire. Selon le docteur, les semaines lui sont comptées.

Au départ, Armand croyait que la sélection d’un héritier s’avérerait simple comme bonjour. Débiter son laïus, puis expliquer à l’heureux élu qu’il sera bientôt le détenteur d’une panoplie d’édifices à bureaux, de triplex en demande et de terres agricoles fertiles. Au bas mot, une fortune d’environ trois millions de dollars.

Sauf que personne n’a pris le temps d’écouter. Alors, en son âme et conscience, à qui lèguera-t-il ce pactole chèrement acquis? Toute une vie de privations, dont il ne pourra emporter les gains de l’autre côté.

Les doigts d’Armand se contractent sur le stylo bille.

Quinze jours plus tard, deux policiers, alertés par le facteur, découvriront Armand Labrie. Assis sur sa chaise droite, le stylo encore à la main. Foudroyé par un infarctus.

Il sera mort comme il a vécu toute son existence. Seul.


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Notes de l'auteure

Ce texte a été publié en 2012 dans le recueil du concours "En toutes lettres" de la Ville de Blainville.

Le personnage d'Armand est clairement inspiré de M. Giroux, un client du bureau de comptable où j'ai travaillé pendant plusieurs années. C'était un monsieur un peu bourru, mais bien gentil, que j'avais toujours plaisir à accueillir. Il est décédé de la même façon qu'Armand dans mon histoire : seul, sur sa chaise de cuisine. Ça m'a bien attristée quand c'est arrivé, et j'ai ressenti le besoin d'extérioriser le tout dans un texte (ce qui a finalement donné L'héritier).

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