samedi 25 mars 2017

En souvenir de Tatie

Texte s'adressant à un public adulte
Genre : Réaliste
1 295 mots


J’avais six ou sept ans, pas davantage. Ce jour-là, Maman m’avait annoncé que nous partions pour une grande expédition. À cette époque, je ne me posais pas trop de questions. Je me suis armée de ma poupée favorite et de quelques jouets, puis nous avons quitté la demeure familiale, prêtes pour l’aventure.

En fait d’aventure, j’ai vite déchanté. Le voyage s’est étiré, interminable. La route, banale répétition de lignes pointillées, d’arbres défilant à toute vitesse et de villages monotones, m’a paru bien ennuyante, si bien que j’ai fini par m’endormir.

Lorsque je me suis réveillée, quelque peu déboussolée par le nouvel environnement qui entourait la voiture, nous roulions sur un sentier cahotant et bordé de verdure luxuriante. Des branches caressaient la carrosserie et la végétation était si touffue que le soleil peinait à la traverser. Incrédule, je me suis frotté les yeux. L’espace d’une minute, je me serais crue en pleine féérie!

Au bout du sentier, une maisonnette nous est apparue, toute mignonne avec ses volets roses, sa façade en pierre des champs et ses arrangements floraux qui débordaient de partout. Que d’arbustes, de fleurs et d’objets hétéroclites il y avait autour de cette demeure étrange! Je me suis dépêchée de sortir de la voiture. Mes nattes battaient dans mon dos tandis que je butinais d’une curiosité à l’autre. À dire vrai, je dansais plus que je ne marchais, à cette époque-là, et j’ai dû sautiller un bon moment avant d’apercevoir une dame toute plissée, qui m’observait avec tendresse.

Maman m’a présentée à la dame, qui se prénommait Henriette. Avec un sourire dans les yeux, celle-ci m’a priée de l’appeler Tatie.

Puis nous sommes entrées dans la maisonnette et j’ai découvert un intérieur coquet, rempli d’œuvres d’art : armoires et chaises parsemées de motifs floraux peints à la main, coussins brodés, napperons de dentelle, mes yeux n’étaient pas assez grands pour tout voir! Avec fierté, Tatie m’a expliqué qu’elle avait fabriqué tous ces ornements elle-même. Je me souviens en particulier de cette horloge murale, construite à partir d’une assiette ébréchée, ainsi que de ces magnifiques pots décorés de boutons et de brins de laine, dans lesquels nichaient de jolies plantes vertes.

Qu’elle était habile de ses mains, cette Tatie! Elle m’est vite apparue comme une sorte de fée du logis aux mille talents. Même son parfum était unique. Elle le concoctait elle-même à partir d’essences florales.

Maman et moi sommes demeurées dans la maisonnette jusqu’en soirée, puis nous sommes reparties. Durant notre visite, j’avais produit des tas d’œuvres d’art sous les encouragements de Tatie et une fois revenue à la maison, je me suis sentie prise d’un véritable engouement pour le bricolage. Dès que j’entamais un nouveau projet, je me demandais ce que Tatie en aurait fait, quelles couleurs et quels matériaux elle aurait utilisés.

Nous sommes retournées la voir à deux reprises cet été-là et je me suis empressée de lui offrir mes œuvres. Dans ses yeux, j’ai cru déceler des larmes de joie.

Notre dernière visite, aux beaux jours de l’automne, m’est apparue moins enchanteresse. Tatie semblait épuisée et Maman, plutôt irritable. Elles se sont disputées et je suis sortie dehors pour les laisser tranquilles. Après un dernier câlin à Tatie, nous sommes reparties à la maison.

Quelque temps plus tard, j’ai interrogé Maman à propos de notre prochaine visite à Tatie. Son visage s’est fermé. Elle a hésité, puis m’a annoncé que je ne reverrais plus jamais la vieille dame. Qu’elle était au ciel.

J’ai pleuré. J’ai refusé d’accepter cette atroce nouvelle et me suis enfermée dans ma chambre. Ma crise a duré quelques heures, peut-être moins. À cet âge-là, les enfants se consolent vite.

Tatie m’avait quittée, j’ai fini par l’accepter. Par contre, je me suis longtemps désolée de ne pas avoir été en mesure de me raccrocher à un souvenir tangible d’elle. Je n’avais que mon esprit d’enfant qui s’embrumait déjà, prêt à avancer à toute vitesse dans la vie, en laissant derrière les quelques moments fugitifs passés avec une vieille dame qui avait pour un temps été un modèle.

Les années ont passé. De Tatie, il ne m’est resté qu’une passion dévorante pour l’artisanat. Si bien qu’après mon secondaire, j’ai entrepris des études en art, sans toutefois y trouver mon point d’ancrage. Les projets se succédaient, mais j’en suis venue à voir ma flamme intérieure s’éteindre au fil des mois, tandis que le degré de difficulté augmentait et que les regards posés sur mes œuvres se faisaient moins indulgents. Je me suis questionnée, j’ai cherché ma voie.

Puis Maman est décédée.

En vidant ses tiroirs, j’ai trouvé des lettres. Écrites à la main, d’une calligraphie soignée, mais tremblante. Des lettres signées par une certaine Henriette Beauvais. Je les ai humées. Après toutes ces années, elles exhalaient encore une douce odeur florale. Le parfum de Tatie.

Ces lettres, je les ai parcourues avec avidité, emplie d’un fol espoir de retrouver des parcelles de ma Tatie d’antan. À travers ces lignes, toutefois, j’ai découvert une Tatie bien différente de mes souvenirs. Plus triste.

Elle et ma mère avaient correspondu durant plusieurs années. Plusieurs années après la prétendue mort de Tatie.

Maman m’avait menti. En plein deuil, alors que ses cendres étaient encore chaudes dans son urne, je me suis surprise à la haïr. Elle m’avait privée de Tatie. Elle me l’avait enlevée sans même m’expliquer pourquoi.

La dernière lettre datait de trois ans. Après une correspondance suivie, ou plutôt un monologue à sens unique vers la fin, Tatie s’était interrompue. Peut-être s’était-elle lassée d’écrire dans le vide?

Prise de frénésie, j’ai classé les lettres en ordre chronologique et les ai relues en entier, à la recherche d’indices. Où Maman m’emmenait-elle donc durant ces belles journées d’été? Aucune adresse n'était indiquée sur les lettres et les enveloppes semblaient avoir disparu. Je me rappelais que nous devions rouler longtemps pour nous rendre chez Tatie. Si j’avais su, alors, à quel point il serait un jour important que je me souvienne, j’aurais ouvert les yeux plus souvent!

J’ai fait appel à un détective. Pendant les quelques semaines qui ont suivi, les cendres de Maman se sont refroidies. Ma colère aussi.

Puis le détective m’a rappelée. Avec ménagement, il m’a appris qu’Henriette Beauvais, ma grand-mère biologique, était décédée trois ans auparavant. Trois ans! À cette époque, j’étais en fin de secondaire. J’aurais encore pu profiter de sa présence. Toutes ces années gâchées.

J’aurais aimé que Maman me dévoile la vérité. Son abandon. Son adoption. Sa quête de vérité à propos de ses origines.

L’esprit embrouillé, j’ai eu du mal à me concentrer sur les explications du détective. Ma mère avait, semble-t-il, eu une demi-sœur. Décédée du cancer du sein, tout comme Maman. Par contre, sa fille Émilie, ma cousine, était toujours en vie.

J’ai appelé Émilie. Nous nous sommes donné rendez-vous chez elle, dans son patelin au creux des montagnes.

À mon arrivée, sa fille Charlie dessinait. Ou plutôt, dans son enthousiasme maladroit, elle se crayonnait davantage les doigts que sa feuille blanche. J’ai souri en me rappelant à quel point j’avais aussi aimé dessiner, libre et indocile, soumise à mes passions.

Une boîte de carton trônait sur la table du salon. Émilie en a sorti une tonne de dessins naïfs, qui portaient tous mon nom, calligraphié avec soin. Je les ai reconnus. Je les avais offerts à Tatie.

Les larmes ont jailli, amères. Pour me consoler, Émilie m’a raconté à quel point sa grand-mère avait pu lui parler de moi, sa première petite fille, qu’elle n’avait pas eu la chance de voir grandir.

Peu à peu, je me suis calmée et j’ai écouté Émilie me raconter l’histoire de Tatie. Après, je lui raconterais à mon tour celle de Maman.

Peut-être qu’à nous deux, nous arriverions à réparer les liens qui avaient jadis été brisés.


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Notes de l'auteure

Ce texte a été publié en 2013 dans le recueil du concours "En toutes lettres" de la Ville de Blainville.

Le personnage d'Henriette m'a été inspiré par une dame que j'ai connue dans mon enfance. Je ne sais pas trop qui elle était (une amie de ma grand-mère, je pense), mais elle était identique à mon personnage : artisane, un peu bohème, elle habitait dans une jolie maisonnette remplie de ses oeuvres. Je la trouvais très inpirante, attachante et différente.

Je suis vraiment partie de ce souvenir pour bâtir cette histoire. Je suis revenue à moi, enfant, qui découvrais cette dame, et j'ai essayé de découvrir ce qu'elle aurait pu représenter. Une grand-mère biologique inconnue, pourquoi pas? (ce n'est pas le cas, évidemment, mais j'ai trouvé intéressant d'explorer cette possibilité)

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