samedi 25 mars 2017

En souvenir de Tatie

Texte s'adressant à un public adulte
Genre : Réaliste
1 295 mots


J’avais six ou sept ans, pas davantage. Ce jour-là, Maman m’avait annoncé que nous partions pour une grande expédition. À cette époque, je ne me posais pas trop de questions. Je me suis armée de ma poupée favorite et de quelques jouets, puis nous avons quitté la demeure familiale, prêtes pour l’aventure.

En fait d’aventure, j’ai vite déchanté. Le voyage s’est étiré, interminable. La route, banale répétition de lignes pointillées, d’arbres défilant à toute vitesse et de villages monotones, m’a paru bien ennuyante, si bien que j’ai fini par m’endormir.

Lorsque je me suis réveillée, quelque peu déboussolée par le nouvel environnement qui entourait la voiture, nous roulions sur un sentier cahotant et bordé de verdure luxuriante. Des branches caressaient la carrosserie et la végétation était si touffue que le soleil peinait à la traverser. Incrédule, je me suis frotté les yeux. L’espace d’une minute, je me serais crue en pleine féérie!

Au bout du sentier, une maisonnette nous est apparue, toute mignonne avec ses volets roses, sa façade en pierre des champs et ses arrangements floraux qui débordaient de partout. Que d’arbustes, de fleurs et d’objets hétéroclites il y avait autour de cette demeure étrange! Je me suis dépêchée de sortir de la voiture. Mes nattes battaient dans mon dos tandis que je butinais d’une curiosité à l’autre. À dire vrai, je dansais plus que je ne marchais, à cette époque-là, et j’ai dû sautiller un bon moment avant d’apercevoir une dame toute plissée, qui m’observait avec tendresse.

Maman m’a présentée à la dame, qui se prénommait Henriette. Avec un sourire dans les yeux, celle-ci m’a priée de l’appeler Tatie.

Puis nous sommes entrées dans la maisonnette et j’ai découvert un intérieur coquet, rempli d’œuvres d’art : armoires et chaises parsemées de motifs floraux peints à la main, coussins brodés, napperons de dentelle, mes yeux n’étaient pas assez grands pour tout voir! Avec fierté, Tatie m’a expliqué qu’elle avait fabriqué tous ces ornements elle-même. Je me souviens en particulier de cette horloge murale, construite à partir d’une assiette ébréchée, ainsi que de ces magnifiques pots décorés de boutons et de brins de laine, dans lesquels nichaient de jolies plantes vertes.

Qu’elle était habile de ses mains, cette Tatie! Elle m’est vite apparue comme une sorte de fée du logis aux mille talents. Même son parfum était unique. Elle le concoctait elle-même à partir d’essences florales.

Maman et moi sommes demeurées dans la maisonnette jusqu’en soirée, puis nous sommes reparties. Durant notre visite, j’avais produit des tas d’œuvres d’art sous les encouragements de Tatie et une fois revenue à la maison, je me suis sentie prise d’un véritable engouement pour le bricolage. Dès que j’entamais un nouveau projet, je me demandais ce que Tatie en aurait fait, quelles couleurs et quels matériaux elle aurait utilisés.

Nous sommes retournées la voir à deux reprises cet été-là et je me suis empressée de lui offrir mes œuvres. Dans ses yeux, j’ai cru déceler des larmes de joie.

Notre dernière visite, aux beaux jours de l’automne, m’est apparue moins enchanteresse. Tatie semblait épuisée et Maman, plutôt irritable. Elles se sont disputées et je suis sortie dehors pour les laisser tranquilles. Après un dernier câlin à Tatie, nous sommes reparties à la maison.

Quelque temps plus tard, j’ai interrogé Maman à propos de notre prochaine visite à Tatie. Son visage s’est fermé. Elle a hésité, puis m’a annoncé que je ne reverrais plus jamais la vieille dame. Qu’elle était au ciel.

J’ai pleuré. J’ai refusé d’accepter cette atroce nouvelle et me suis enfermée dans ma chambre. Ma crise a duré quelques heures, peut-être moins. À cet âge-là, les enfants se consolent vite.

Tatie m’avait quittée, j’ai fini par l’accepter. Par contre, je me suis longtemps désolée de ne pas avoir été en mesure de me raccrocher à un souvenir tangible d’elle. Je n’avais que mon esprit d’enfant qui s’embrumait déjà, prêt à avancer à toute vitesse dans la vie, en laissant derrière les quelques moments fugitifs passés avec une vieille dame qui avait pour un temps été un modèle.

Les années ont passé. De Tatie, il ne m’est resté qu’une passion dévorante pour l’artisanat. Si bien qu’après mon secondaire, j’ai entrepris des études en art, sans toutefois y trouver mon point d’ancrage. Les projets se succédaient, mais j’en suis venue à voir ma flamme intérieure s’éteindre au fil des mois, tandis que le degré de difficulté augmentait et que les regards posés sur mes œuvres se faisaient moins indulgents. Je me suis questionnée, j’ai cherché ma voie.

Puis Maman est décédée.

En vidant ses tiroirs, j’ai trouvé des lettres. Écrites à la main, d’une calligraphie soignée, mais tremblante. Des lettres signées par une certaine Henriette Beauvais. Je les ai humées. Après toutes ces années, elles exhalaient encore une douce odeur florale. Le parfum de Tatie.

Ces lettres, je les ai parcourues avec avidité, emplie d’un fol espoir de retrouver des parcelles de ma Tatie d’antan. À travers ces lignes, toutefois, j’ai découvert une Tatie bien différente de mes souvenirs. Plus triste.

Elle et ma mère avaient correspondu durant plusieurs années. Plusieurs années après la prétendue mort de Tatie.

Maman m’avait menti. En plein deuil, alors que ses cendres étaient encore chaudes dans son urne, je me suis surprise à la haïr. Elle m’avait privée de Tatie. Elle me l’avait enlevée sans même m’expliquer pourquoi.

La dernière lettre datait de trois ans. Après une correspondance suivie, ou plutôt un monologue à sens unique vers la fin, Tatie s’était interrompue. Peut-être s’était-elle lassée d’écrire dans le vide?

Prise de frénésie, j’ai classé les lettres en ordre chronologique et les ai relues en entier, à la recherche d’indices. Où Maman m’emmenait-elle donc durant ces belles journées d’été? Aucune adresse n'était indiquée sur les lettres et les enveloppes semblaient avoir disparu. Je me rappelais que nous devions rouler longtemps pour nous rendre chez Tatie. Si j’avais su, alors, à quel point il serait un jour important que je me souvienne, j’aurais ouvert les yeux plus souvent!

J’ai fait appel à un détective. Pendant les quelques semaines qui ont suivi, les cendres de Maman se sont refroidies. Ma colère aussi.

Puis le détective m’a rappelée. Avec ménagement, il m’a appris qu’Henriette Beauvais, ma grand-mère biologique, était décédée trois ans auparavant. Trois ans! À cette époque, j’étais en fin de secondaire. J’aurais encore pu profiter de sa présence. Toutes ces années gâchées.

J’aurais aimé que Maman me dévoile la vérité. Son abandon. Son adoption. Sa quête de vérité à propos de ses origines.

L’esprit embrouillé, j’ai eu du mal à me concentrer sur les explications du détective. Ma mère avait, semble-t-il, eu une demi-sœur. Décédée du cancer du sein, tout comme Maman. Par contre, sa fille Émilie, ma cousine, était toujours en vie.

J’ai appelé Émilie. Nous nous sommes donné rendez-vous chez elle, dans son patelin au creux des montagnes.

À mon arrivée, sa fille Charlie dessinait. Ou plutôt, dans son enthousiasme maladroit, elle se crayonnait davantage les doigts que sa feuille blanche. J’ai souri en me rappelant à quel point j’avais aussi aimé dessiner, libre et indocile, soumise à mes passions.

Une boîte de carton trônait sur la table du salon. Émilie en a sorti une tonne de dessins naïfs, qui portaient tous mon nom, calligraphié avec soin. Je les ai reconnus. Je les avais offerts à Tatie.

Les larmes ont jailli, amères. Pour me consoler, Émilie m’a raconté à quel point sa grand-mère avait pu lui parler de moi, sa première petite fille, qu’elle n’avait pas eu la chance de voir grandir.

Peu à peu, je me suis calmée et j’ai écouté Émilie me raconter l’histoire de Tatie. Après, je lui raconterais à mon tour celle de Maman.

Peut-être qu’à nous deux, nous arriverions à réparer les liens qui avaient jadis été brisés.


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Notes de l'auteure

Ce texte a été publié en 2013 dans le recueil du concours "En toutes lettres" de la Ville de Blainville.

Le personnage d'Henriette m'a été inspiré par une dame que j'ai connue dans mon enfance. Je ne sais pas trop qui elle était (une amie de ma grand-mère, je pense), mais elle était identique à mon personnage : artisane, un peu bohème, elle habitait dans une jolie maisonnette remplie de ses oeuvres. Je la trouvais très inpirante, attachante et différente.

Je suis vraiment partie de ce souvenir pour bâtir cette histoire. Je suis revenue à moi, enfant, qui découvrais cette dame, et j'ai essayé de découvrir ce qu'elle aurait pu représenter. Une grand-mère biologique inconnue, pourquoi pas? (ce n'est pas le cas, évidemment, mais j'ai trouvé intéressant d'explorer cette possibilité)

samedi 18 mars 2017

Belle Justine

Texte s'adressant à un public adulte
Genre : Réaliste
788 mots


Pauvre Justine. Justine, si pleine de soins pour son apparence, si belle. Tomber dans une telle disgrâce. Sa chevelure de miel est saturée de crasse et de graisse. N’y a-t-il donc personne, en cet hôpital infâme, qui puisse lui faire sa toilette ?

Pauvre Justine. Elle qui, depuis sa plus tendre jeunesse, a toujours fait montre d’une coquetterie sans faille. La voilà tombée bien bas.

Et cette lune de marbre, si indifférente devant la fatalité. Tel un phare aveugle, ses rais blafards se posent sur le lit. Satanée lune. Sous son fiel, le teint de Justine se ternit, se fane. Sa grisaille laisse craindre à Lorraine le pire, mais non. Belle Justine respire encore.

Illusion. Illusion d’optique, farce macabre jouée par la lune. L’horloge de Justine n’a pas encore sonné la fin de sa course. Il reste un peu de temps, des miettes de temps en réserve. Le temps de décider. Ou de laisser aller.

Dans la boîte à chaussures de Lorraine sommeillent des dizaines de photographies. Triées sur le volet, elles relatent les moments marquants du passage de Justine sur cette terre. Terre de larmes en ces heures funestes, mais aussi terre de rires avant que le malheur ne frappe.

Première photographie : Belle Justine, dans les bras de sa mère Sylvie. Bout de chou à la frimousse fripée, aux petits petons tout plissés. Une nouvelle nièce pour Lorraine, la première, la seule : sa sœur n’aura jamais d’autre rejeton. Ce bébé dans ses bras à elle, la tante malhabile, si émue, si incrédule devant ce miracle de la vie.

Prochaine photographie : Belle Justine couchée sur Choupette, l’épagneule à la patience d’ange. Toutes ces années de pur bonheur. Justine qui traversait sans vergogne la haie de la cour arrière pour venir rejoindre la chienne de sa tante. Ces années qui ont vu la fillette et sa meilleure amie s’ébattre sur la pelouse de Lorraine. Jusqu’à ce que Choupette trépasse et que la mort les sépare. La mort. Qui attend peut-être aussi Justine.

Un nouvel instantané, plus rigolo celui-là. La première balade en autobus de Justine. Sa première journée d’école. La mère et la tante, complètement anéanties, qui se sont ensuite soutenues l’une et l’autre le moral, pleurant, assises sur le perron, incapables de vaquer à leurs occupations quotidiennes. Une étape à franchir, à accepter. Belle Justine ne pouvait pas stagner à cette étape pour toujours. La vie passe, elle avance et il faut suivre la parade. Ainsi en va-t-il du destin inéluctable de tous les êtres humains.

Les gâteaux garnis de bougies enflammées. Les photographies scolaires, une pour chaque année du primaire. Les déguisements de princesse. Les châteaux de sable.

Pour chasser les larmes qui s’écoulent sur ses joues, Lorraine feuillette rapidement les photographies jusqu’à la dernière du lot : le bal de graduation de Justine. Robe en cascade jusqu’aux chevilles, chignon aux mèches savamment disposées, maquillage digne d’une vedette. Justine si rayonnante aux bras de son cavalier du moment. Un parmi tant d’autres, car Justine avait l’embarras du choix.

Le couvercle se referme sur la boîte. Comme sur un cercueil. Tant de souvenirs et si peu d’espoir. Un seul espoir, mais si chargé de risques et de conséquences…

Roger, le mari de Lorraine, rejette avec force cette option. Leurs deux fils sont envahis par la peur eux aussi. Rien de plus normal. La terreur habite aussi Lorraine. Elle la poursuit jusque dans ses cauchemars, chaque jour depuis le verdict du spécialiste.

Toutefois, Lorraine n’oublie pas sa promesse, cette promesse qu’elle a faite à Sylvie, juste avant qu’elle ne passe l’arme à gauche. Elle ne l’oubliera jamais. Ces mots qu’elle a alors prononcés sont gravés dans sa mémoire.

— Je te promets de prendre soin de ta Justine comme si elle était ma propre fille.

Belle Justine doit vivre. Elle doit poursuivre sa route, ce chemin qu’elle arpente depuis sa naissance, il y a de cela dix-huit hivers. Il faut qu’elle connaisse les erreurs de la vingtaine, qu’elle comprenne les leçons de la trentaine, qu’elle s’enchante devant l’apaisement de la quarantaine.

Justine doit pouvoir donner la vie à son tour, afin que perdure son essence si unique dans les générations futures. Elle doit aimer, aimer pour une semaine, pour un mois, pour toujours. Dénicher l’âme sœur, celui qui saura combler son cœur. Elle doit se chercher, se trouver, s’épanouir.

La réponse jaillit en Lorraine, si forte, si puissante, qu’elle ne tente plus de la rejeter. L’âme en paix, elle sourit. Les risques et les conséquences feront partie du lot et elle les assumera. Elle tiendra sa promesse. Dès que Justine sortira des bras de Morphée, elle lui apprendra la bonne nouvelle.

Oui, elle accepte. Oui, Lorraine accepte de donner l’un de ses reins à sa belle Justine.


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Notes de l'auteure

Ce texte a été publié en 2012 dans la revue Virages #60. Je n'y ai rien changé avant de le mettre ici.

J'aurais bien du mal, aujourd'hui, à retracer la source de cette histoire. J'ignore comment elle m'a été inspirée, est-ce bête! (d'habitude, je suis pas mal capable de retourner aux tous débuts et de dire d'où l'inspiration m'est venue)

Chose certaine, le thème de la famille, une fois de plus, est bien présent dans ce texte. Le sacrifice, aussi. Ce sont deux thèmes (comme bien d'autres) qui ne me quitteront jamais, je crois. J'aurai beau écrire à leur sujet, ils feront toujours partie de moi!

dimanche 12 mars 2017

L'héritier

Texte s'adressant à un public adulte
Genre : Réaliste
1 281 mots


Enfoncé dans le banc en similicuir, Armand grommelle. Le dos voûté, les mains appuyées contre sa canne en chêne, il observe d’un air bougon les dépensiers qui défilent dans les allées du centre commercial.

Armand n’est pas là pour lécher les vitrines. Que de clinquant et de dispendieux, dans ces boutiques! De son temps, les choses étaient différentes. Les gens d’aujourd’hui sont devenus bien frivoles. Pourquoi tant de biens de fantaisie ? Une fois qu’un individu est pourvu du gîte, du couvert et d’un minimum de vestimentaire, pourquoi demanderait-il davantage? Tous ces gadgets, ces bijoux et ces vêtements de luxe ne représentent en somme qu’un incommensurable gaspillage.

Une dame corpulente s’approche d’Armand. Son foulard fuchsia se dandine sur sa robe de coton, ornée de gigantesques marguerites. Verroterie multicolore au cou et aux poignets, lèvres écarlates, elle n’y est pas allée de main morte devant son miroir ce matin! Le vieil homme en est presque ébloui.

La dame demande à Armand si la place à ses côtés est disponible. Il se fige, désarmé. Ouvre la bouche, cherche ses mots. La femme, considérant de toute évidence son silence comme un assentiment, se laisse choir sur le siège et lui sourit.

Une étincelle d’intérêt s’allume dans les prunelles d’Armand. Cette dame, la quarantaine bien sonnée, conviendrait peut-être. Elle semble encline à la conversation. Autant en profiter. Il se redresse et lui lance d’un ton complice :

– Vous savez, ils m’ont enlevé la vestibule.

Les yeux de l’étrangère s’écarquillent.

– P… Pardon?

– Oui, c’est ce que je lui ai dit, au docteur. Qu’est-ce que ça mange en hiver, la vestibule?

Autant pour ménager ses effets que pour retrouver son souffle, il marque une pause, puis poursuit :

– Je prends une tonne de pilules et j’ai passé tout plein de tests. Les prises de sang, la prostate...

Le visage de la femme a perdu tout relent de curiosité. Polie, elle se lève sous prétexte d’aller rejoindre son mari. Pourtant, elle ne porte aucune bague au doigt.

Armand la regarde s’éloigner, puis se renfrogne et reprend sa position initiale. Le menton appuyé contre ses mains craquelées, la canne entre les genoux, il attend. De la patience, il n’en manque guère. Tôt ou tard, un autre passant viendra.

Après une trentaine de minutes d’ennui profond, un homme en complet-cravate s’amène en direction de son banc. Voilà exactement le genre d’interlocuteur qu’Armand espérait rencontrer ! Vêtu avec soin et transpirant le savoir-vivre, pas comme ces jeunes drogués qui laissent traîner leurs fonds de culotte par terre. Lui aussi pourrait convenir.

L’homme s’installe sur la banquette et hoche la tête, concentré sur sa conversation téléphonique. Satanés cellulaires.

– Très bien, demain, huit heures, c’est noté!

Le gaillard met fin à son appel et pianote comme un possédé sur l’appareil. Armand soupire. Il devra besogner fort pour attirer l’attention de ce mordu des gadgets.

– Vous savez, Monsieur, j’ai fait la guerre!

L’homme arrête son manège et lui jette un coup d’oeil interrogateur.

– Excusez-moi?
– La trente-neuf quarante-cinq, poursuit Armand. J’avais dix-neuf ans à l’époque. Pas de femme, pas d’enfants, j’ai été choisi en premier. Je me suis pris une balle dans la cuisse.

L’homme se redresse à demi, prêt à se défiler, mais Armand ne lui en laisse pas le loisir.

– En mille neuf cent vingt-neuf, la vie n’était pas facile, avec la crise. Mon père a tout perdu. Son magasin général, notre maison, tout! Alors à neuf ans, il a bien fallu que je me trouve un travail, pour aider la famille. Ma sœur et mon frère sont morts depuis longtemps. Ils ne m’ont même pas laissé de neveux. Je suis seul.

L’homme opte pour l’impolitesse. Sans même un mot d’excuse, il se lève et disparaît dans la foule. Déçu, Armand baisse la tête.

Après quelques minutes de désoeuvrement, il se dirige vers la foire alimentaire. Parmi les buveurs de café, il trouvera peut-être une oreille plus compréhensive.

Armand dévisage les clients. Dédaignant les jeunes couples et les mères accompagnées d’enfants en bas âge, il jette son dévolu sur une sexagénaire, dont l’allure générale lui plaît d’amblée. Chignon argenté, lèvres à peine rosées, elle pourrait convenir.

– Je peux? demande Armand
– Bien sûr, répond-elle d’un air engageant.

De toute évidence, cette femme s’ennuie ferme. D’entrée de jeu, elle se livre. Son mari est décédé d’un cancer il y a de cela trois mois. Heureusement, ses enfants et ses petits-enfants la soutiennent dans cette épreuve, mais elle se sent bien seule. Armand hoche la tête avec compassion, puis il attaque :

– Il va pleuvoir. Je le sens dans ma jambe, celle qui a reçu une balle. Des rumétis, le docteur m’a dit. Ça me fait mal, mais c’est moins pire que mes pierres. J’en ai plein les reins, qui se promènent. Il paraît qu’il me faudrait une opération. Mais non merci, je passe mon tour. Déjà qu’ils m’ont enlevé la vestibule, ils ne m’enlèveront plus rien, juré craché!

Le sourire de la femme commence à se flétrir, mais Armand ne s’en préoccupe pas et poursuit :

– Vous savez, toute ma vie, j’ai été seul. Pendant que les autres gaspillaient leur argent avec les femmes et les enfants, moi, j’économisais.

La dame montre des signes de malaise, aussi Armand se dépêche d’ajouter :

– J’ai toujours été seul, mais maintenant, je me fais vieux. Je me dis que je devrais peut-être partager un bout de chemin avec quelqu’un. Même si les femmes coûtent cher, je serais prêt à essayer. Qu’en pensez-vous ?

Les yeux ronds, la bouche entrouverte de stupeur, la veuve pose les mains sur la table. Elle secoue la tête, se lève et se sauve sans prononcer un mot.

Découragé, Armand quitte le centre commercial. Déjà presque dix-sept heures. Plus personne ne s’attardera à ses côtés. Dans le stationnement, il récupère quelques mégots par terre. Avec les restes de tabac, il se roulera une cigarette pour agrémenter sa soirée. Son vieux tacot parcourt de peine et de misère les deux kilomètres qui le séparent de son domicile.

Façade en pierres des champs, porte vermoulue, enfin la maison. Armand ne s’inquiète pas de la croûte de crasse qui recouvre le sol, pas plus que des toiles d’araignée qui pendent des plafonds. Cette demeure répond à tous ses besoins essentiels depuis cinquante-cinq ans et il s’en satisfait très bien.

Au menu, une conserve de jambon salé, mâchouillée sans entrain et arrosée d’un verre d’eau du robinet. La meilleure, puisée à même la terre, de loin supérieure à cette saleté que les marchés d’alimentation vendent à prix d’or.

Un amoncellement de feuilles dactylographiées s’étale sur la table de la cuisine. Depuis des jours, Armand s’interroge à propos du nom qu’il inscrira de son écriture maladroite sur les lignes laissées en blanc par le notaire. Personne n’a pris le temps d’écouter son histoire jusqu’au bout.

À qui léguer son magot? Armand doit trouver un bénéficiaire. Selon le docteur, les semaines lui sont comptées.

Au départ, Armand croyait que la sélection d’un héritier s’avérerait simple comme bonjour. Débiter son laïus, puis expliquer à l’heureux élu qu’il sera bientôt le détenteur d’une panoplie d’édifices à bureaux, de triplex en demande et de terres agricoles fertiles. Au bas mot, une fortune d’environ trois millions de dollars.

Sauf que personne n’a pris le temps d’écouter. Alors, en son âme et conscience, à qui lèguera-t-il ce pactole chèrement acquis? Toute une vie de privations, dont il ne pourra emporter les gains de l’autre côté.

Les doigts d’Armand se contractent sur le stylo bille.

Quinze jours plus tard, deux policiers, alertés par le facteur, découvriront Armand Labrie. Assis sur sa chaise droite, le stylo encore à la main. Foudroyé par un infarctus.

Il sera mort comme il a vécu toute son existence. Seul.


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Notes de l'auteure

Ce texte a été publié en 2012 dans le recueil du concours "En toutes lettres" de la Ville de Blainville.

Le personnage d'Armand est clairement inspiré de M. Giroux, un client du bureau de comptable où j'ai travaillé pendant plusieurs années. C'était un monsieur un peu bourru, mais bien gentil, que j'avais toujours plaisir à accueillir. Il est décédé de la même façon qu'Armand dans mon histoire : seul, sur sa chaise de cuisine. Ça m'a bien attristée quand c'est arrivé, et j'ai ressenti le besoin d'extérioriser le tout dans un texte (ce qui a finalement donné L'héritier).

samedi 4 mars 2017

Change-peau

Texte s'adressant à un public général
Genre : Fantasy
1 253 mots


Sola n’en peut plus. Sa peau craquelée lui fait mal, elle a l’impression d’étouffer, d’être coincée dans une enveloppe trop petite pour elle.

Elle a entendu parler de la procédure de changement, mais ce sera sa première fois.

Mariah la regarde, assise bien tranquille sur sa souche. L’accompagnatrice lui a bien expliqué qu’elle n’agirait pas à sa place. Il lui faut apprendre, car il n’y aura pas toujours quelqu’un pour la soutenir. Elle devra changer de peau souvent au cours de sa vie, c’est normal.

- Je dois commencer où?

Mariah sourit.

- Peu importe, tout est à faire. Mais personnellement, je te conseille de faire le tour des poignets d’abord. Puis tu remontes tout le long de ton bras, et tu fais le tour à l’épaule. C’est ce que je fais souvent. Ça permet de bien voir, et de passer le premier choc.

À la mention du choc qu’elle ressentira à voir son corps dénudé, sans peau pour le protéger, Sola tremble. Mais elle n’a plus le choix, elle a déjà trop attendu.

Elle prend le scalpel et l’appuie sur son poignet. Une petite pression et ça y est, elle a franchi la première étape. Un pincement, une petite goutte de sang perle, mais c’est tout. Tiens, elle croyait que ce serait pire. Puis elle dessine une ligne autour du poignet, comme l’a dit Mariah. Le tracé est irrégulier, maladroit, mais elle apprendra. Elle s’en fait la promesse.

Sola jette un coup d’œil à Mariah, qui l’encourage d’un sourire confiant. Une bonne inspiration, et elle poursuit en tâchant de remonter vers l’épaule. Ce n’est vraiment pas évident. Elle s’arrête au coude, hésite.

- Ça va, si je le fais en plusieurs étapes?

Elle a si peur de décevoir Mariah! Celle-ci hoche la tête.

- Bien sûr, tu y vas à ton rythme.

Sola trace une ligne autour du coude, puis dépose son scalpel. Pas besoin de demander ce qu’il faut faire à présent, elle le sait. C’est la partie qui l’angoisse le plus.

Elle s’empare des pinces et glisse la pointe sur sa peau raide comme du vieux cuir. Elle trouve un coin à la hauteur de son poignet, commence à le détacher, mais s’arrête aussitôt.

- Ouf, ça saigne!

Mariah se lève et vient la rejoindre.

- Oui, bien sûr, tu savais que ça arriverait, n’est-ce pas? Nous en avons parlé. Regarde, ce n’est pas si grave, ça ne coule pas, ça ne fait que suinter. Ton corps cherche à se protéger, c’est tout. Tu vas voir, ça ne se produira plus bientôt. Dès qu’il comprendra que tu es en train de changer de peau, il te facilitera les choses. Allez, on continue!

Sola tire, petit à petit, en grimaçant à chaque parcelle de peau soulevée. À ses côtés, Mariah secoue la tête.

- Écoute, tu peux continuer comme ça, et ça prendra des jours avant d’y arriver. Ou alors, tire un bon coup et ce sera réglé. Et crois-moi, ce sera bien moins souffrant.

Ça peut sembler idiot à une change-peau comme elle, plus âgée et plus expérimentée, mais Sola tremble de peur. Et si elle se trompait, si elle se blessait, si elle n’aimait pas sa nouvelle peau? Celle-ci l’a bien servie jusqu’ici, elle pourrait la garder encore…

Ah non, pas question! Elle a assez tergiversé, attendu, souffert en silence. Elle a décidé qu’elle changerait de peau aujourd’hui, et c’est ce qui se passera. Elle soulève la peau, serre les dents et tire, tout le tour de son avant-bras, sans se laisser le temps de trop penser.

Voilà, elle a réussi. Il ne reste rien entre sa main et son coude. Que des vaisseaux sanguins, des nerfs, des muscles, et un peu de sang, mais pas trop. Mariah avait raison, son corps a compris et ne se défend plus. Ça ne fait même plus mal à présent.

- Merveilleux! la félicite Mariah en retournant s’asseoir sur sa souche. Maintenant, si tu veux, tu peux y aller de façon symétrique. Ton autre avant-bras, puis une autre partie, en inversant à chaque fois. Ou alors d’une autre manière. C’est comme tu veux.

Sola se sent fière d’avoir accompli ce premier geste, le plus difficile. Mais il en reste tellement à faire! Tout son corps la démange, on dirait qu’il a hâte de se débarrasser de cette peau desséchée.

Elle y va de façon méthodique, à sa façon, en découpant des morceaux plus petits, mais qui seront plus faciles à enlever. Elle fait d’abord les bras, puis descend aux cuisses. Au passage, la vue de sa poitrine palpitante et de ses organes retenus par une membrane translucide la trouble un peu, mais elle ferme les yeux, inspire, et poursuit son travail. Ce n’est pas le temps de réfléchir, de s’arrêter en si bon chemin. Elle a presque terminé le devant.

- Et maintenant, pour le dos, je fais quoi?

Mariah se lève et vient la rejoindre.

- Pour cette fois, je vais te montrer.

L’accompagnatrice prend les deux outils dans ses mains. De l’une, elle découpe et de l’autre, elle tire aussitôt. On voit qu’elle a l’habitude. En quelques minutes, c’est déjà terminé.

- Tu veux que je fasse les fesses ou tu t’en charges?

Sola préférerait la laisser agir, c’est plus facile, mais elle sent que Mariah serait déçue. L’accompagnatrice ne sera pas toujours là, en effet. Le monde est grand, et les change-peaux comme Mariah n’ont du temps que pour soutenir les jeunes et les invalides; elles n’ont pas à materner ceux qui connaissent la procédure et l’ont déjà appliquée. Il est temps d’apprendre pour pouvoir se débrouiller toute seule plus tard.

- Donne, je vais le faire.

Mariah lui remet les outils et s’éloigne un peu, la regarde avec son sourire bienveillant. Sola doit se contorsionner un peu, elle arrache les derniers bouts de peau.

- Ça va, il n’en reste plus?

Elle tourne sur elle-même pour montrer le résultat

- Encore un petit bout en-dessous de ta fesse. Oui, tu l’as. Et maintenant, il ne reste plus que ta tête.

Comme elle doit avoir l’air ridicule, avec son corps dénudé et sa tête encore en entier! Il est temps d’en finir. Elle s’approche de l’eau pour voir son reflet. Sa prise sur le scalpel est plus ferme. Elle peut le faire, elle est capable.

Le scalpel débute sa ligne dans le haut de son front et descend le long de son nez, jusqu’à ses lèvres, puis son cou. Inutile d’y aller par morceaux, ça donnera le même résultat. Suffit de bien utiliser les pinces et de tirer un bon coup.

Elle arrache, arrache, et se retrouve enfin avec un corps entièrement exposé au vent et au soleil.

- Vas-y, immerge-toi au complet, l’encourage Mariah. C’est le meilleur moment.

Les eaux dorées semblent si paisibles, si invitantes. Sola avance, s’enfonce peu à peu jusqu’aux chevilles, aux genoux, aux cuisses. Arrivée au ventre, elle a un petit frisson de délice. La fraîcheur l’apaise, elle a hâte de voir sa future peau. Elle avance encore et s’immerge au complet, en fermant la bouche et les yeux. Puis elle ressort.

Mariah l’examine d’un air satisfait.

- Bien! C’est parfait, tout a bien pris, tu as fait du bon boulot. Tu crois que tu pourras t’en tirer seule la prochaine fois?

Sola hésite.

- Je suppose que oui. Mais je peux te demander, si jamais ça ne va pas?

Mariah sourit.

- Bien sûr! Si je peux, je viendrai. Mais pourquoi ça n’irait pas? Fais-toi juste confiance, et tu y arriveras très bien.


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Notes de l'auteure

J'ai écrit ce texte à la fin 2015, à partir d'une contrainte simple : intégrer le mot "méthodique" à l'histoire. Rapidement, l'image d'un personnage qui se départit (de façon méthodique) de sa peau s'est imposée à moi.

Il y a certes une composante très personnelle dans ce texte, qui représente en quelque sorte une métaphore des changements qui peuvent survenir dans notre existence (qu'ils soient intérieurs ou extérieurs). J'en vivais un au moment d'écrire ce texte, ce qui a sûrement fait en sorte qu'il soit écrit aussi rapidement (je n'y ai changé que très peu de choses par la suite).