dimanche 26 février 2017

Trahison (ou Confidences d'un barman)

Texte s'adressant à un public adulte
Genre : Réaliste
956 mots


- J’ai couché avec ta soeur.

Cette phrase me fit dresser l’oreille. En général, je n’écoute pas aux portes, mais la soirée s’annonçait déprimante. Le Canadien faisait relâche pour deux jours et tout ce que j’avais à me mettre sous la dent en attendant les rares commandes, c’était du curling ou du ski. Entre ça et la promesse d’une conversation croustillante, je n’ai pas hésité une seule seconde.

Tout en feignant de m’intéresser à outrance au verre que je lustrais, je tournai la tête d’un quart et épiai mes deux clients à leur insu.

- Arrête de m’niaiser, Steve! fit le châtain en empoignant sa Labatt. Ça pogne pas.
- J’te jure, Man!

Devant l’air sérieux de son camarade, le jeune fronça les sourcils, puis rétorqua :

- J’te cré pas!

Le dénommé Steve déposa sa main gauche sur le bar, se leva à demi et déclara sans ciller:

- Éric, j’te l’jure sur la tête de ma mère.

Éric devint blême comme un mort et recula comme si l’autre l’avait frappé. Quant à moi, je jubilais, le spectacle promettait d’être intéressant.

- T’as… t’as couché avec… balbutia Éric.

De ma position, j’avais une vue imprenable sur le percing de sa lèvre inférieure, lequel tremblotait d’émotion. Steve baissa la tête.

- J’le sais, Man, ça s’fait pas, d’coucher avec la sœur de son meilleur chum.
- Mais… Maude… A s’intéresse pas… A veut rien savoir des… C’t’une lesbienne, bâtard!
- Ben, faut croire que ça y tentait d’faire changement…

Le poing d’Éric s’abattit sur le bar.

- Aye, fais pas ton comique!

Voyant que des curieux se tournaient vers eux, Steve tenta d’apaiser son ami.

- Attends, Man, capote pas! Laisse-moé t’expliquer.

Éric pompait sur sa chaise et ses yeux menaçaient de sortir de leur orbite. Remarquez, je le comprenais un peu. Une sœur, peu importe son orientation sexuelle et son âge, c’est sacré pour un homme. On ne touche pas à ça.

- Était pas toute seule, lâcha Steve. Carla était là aussi.

Éric demeura bouche bée devant ce que lui laissait entrevoir son ami.

- Sont v’nues toutes les deux à mon appart, y a deux semaines à peu près. Crêpées pis en p’tites jupes courtes. T’aurais dû les voir, Man! Des chattes en chaleur. J’te jure, elles avaient décidé que j’y passerais, pis j’avais pas mon mot à dire.
- Me semble, fit Éric d’un air dégoûté.
- Aye, j’aurais ben voulu t’y voir, Man! Le décolleté jusqu’au nombril, pas de p’tites culottes… Quessé qu’t’aurais fait à ma place?

Éric se mura dans un silence buté et fixa sa bière. J’en profitai pour servir un Bloody à une fausse blonde, puis retournai aussitôt farfouiller derrière mon bar, l’oreille tendue.

- J’te l’ai dit parce que t’es mon meilleur chum. Après tout c’qu’on a fait ensemble, me semble qu’y doit y avoir moyen de s’comprendre!

Éric secoua la tête d’un air découragé.

- J’peux pas croire que t’aie fait ça.
- Écoute, dit Steve en posant une main conciliante sur l’avant-bras d’Éric, c’t’ait une erreur, j’m’en rends ben compte asteure. Sur le coup, j’ai pas pensé aux conséquences. Pis là, j’le regrette.

Le regard d’Éric s’attarda sur les doigts de son ami.

- Mettons. Pis là, si Maude allait chez vous pour remettre ça, quessé qu’tu ferais?

Steve répondit avec conviction :

- J’lui dirais non, Man. Même si ça s’rait tough, j’dirais non. Parce que t’es mon meilleur chum.

Un lourd silence s’installa. De mon côté, je ne savais plus quelle tâche m’inventer pour demeurer près de mes lascars. Le comptoir était propre, les verres aussi. Heureusement, ils étaient trop concentrés sur leur conversation pour remarquer mon manège.

- Okay, fine, on oublie ça, déclara Éric en levant sa bouteille. T’es mon meilleur chum. J’te pardonne.

Le sourire de Steve s’élargit jusqu’à ses oreilles.

- Chus tellement content, Man! J’en pouvais pus de t’cacher ça. Toé, t’es au boutte!
- R’garde, on s’est toujours tout dit, faque c’est correct.
- Presque, le reprit Steve.
- Presque?
- Presque tout dit. Y a une affaire que t’as jamais voulu m’dire.
- C’est pas pareil, marmonna Éric.
- Arrête, j’viens de t’dire que j’ai couché avec ta sœur. Tu peux ben me l’dire, asteure. Man, on était au secondaire. C’est passé date!

Eric réfléchit et hocha la tête.

- Okay, t’as raison. J’peux ben te l’dire. Mais promets-moé qu’on va encore être chums après.
- Promis, Man.

Dans un geste empli de solidarité masculine, Steve empoigna la main d’Éric. On aurait cru qu’ils s’apprêtaient à faire un bras de fer. De voir ces deux gaillards aussi unis, ça m’a presque tiré une larme. Que c’est beau, l’amitié!

- Awaye, shoote! Dis-le donc. Je l’sais qu’c’était Sandra.
- Non, c’était pas elle.

Steve ouvrit des yeux ahuris.

- Comment ça, c’était pas elle? J’ai toujours pensé qu’c’était ma blonde, que tu t’étais tapé ce soir-là!
- Ben non, j’aurais jamais fait ça!
- Qui, d’abord?

Éric hésita à nouveau.

- Attends, laisse-moé t’expliquer comment ça s’est passé. Tu t’souviens qu’tu m’avais demandé d’aller chercher du jus?

Steve s’égaya à ce souvenir.

- Mets-en, que j’m’en souviens! T’es revenu avec une caisse pleine pis l’air complètement parti. Vas-tu enfin m’dire avec qui t’as couché ce soir-là?

Je comprenais l’impatience de Steve. Moi-même, je n’en pouvais plus d’attendre qu’Éric lâche le morceau. Le regard de ce dernier se fit fuyant.

- C’était la première fois.
- J’le sais, mon chum! Awaye, c’était qui? Nancy? Pas la grosse Suzie, toujours?
- Non, c’était pas eux autres.
- Arrête de m’niaiser pis dis-le, bâtard!

Soudain, l’expression d’Éric se fit plus résolue. Il regarda Steve droit dans les yeux et lâcha :

- Ta mère, mon chum. C’était ta mère.


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Notes de l'auteure

J'ai écrit ce texte avec pour objectif de le soumettre au concours Les mille mots de l'Ermite, en 2010.

J'avais eu envie de m'amuser un peu à écrire en joual, question de voir si ce genre de narration me conviendrait. Dans les faits, je me suis vite rendue compte que ça ne m'intéressait pas vraiment, et d'ailleurs je n'aime pas beaucoup lire du joual, mais bon, au moins je l'ai tenté pour voir ce que ça donnerait!

Ce texte a paru pendant une dizaine de jours sur le blogue de l'Ermite de Rigaud, et j'ai obtenu de bons commentaires à son sujet. 

Un moment, je me suis dit que j'écrirais peut-être un jour un recueil intitulé "Confidences d'un barman" (une suggestion reçue d'une amie, si je me souviens bien), dans lequel j'insérerais ce petit texte, mais l'envie m'a passé. Ça a juste été un texte amusant à écrire, une expérimentation et une expérience que j'ai appréciées!

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