dimanche 12 février 2017

Réparation

Texte s'adressant à un public adulte (18 ans et plus)
Genre : Réaliste/Noir
874 mots


Planté devant sa table de travail, jambes écartées et dos voûté, Alfred réfléchit à son plan d’action. Ses doigts dévorés par l’arthrite vont et viennent dans sa chevelure clairsemée. Après maintes tergiversations, il tranche en faveur des ongles. Autant amorcer le processus en douceur.

Les ongles. Trop souvent négligés, ils en révèlent énormément sur leur possesseur. Rongés jusqu’à l’os, ils crient une anxiété à fleur de peau. Manucurés à outrance et ornés de fantaisies, ils vantent un portefeuille aisé.

Malheureusement, ces ongles-ci ne lui apprendront rien. En effet, sous prétexte de mener leur enquête, les policiers ont saccagé les ongles de Rachel. Taillés au ras de l’épiderme, sans aucun égard pour l’esthétisme. La lime en carton émeri peine. Impossible de rafistoler cette horreur. Les sauvages ont tout coupé. Même avec la meilleure volonté du monde, il n’arrive à rien et doit s’avouer vaincu.

Le cœur serré par l’appréhension, Alfred examine les pieds de sa protégée. Son regard s’illumine et un soupir soulagé s’échappe de ses lèvres gercées. Au moins, les orteils n’ont subi aucun préjudice. Immaculés, sans laque, sans faux-semblants. Rachel a manifestement eu le bon sens de résister aux caprices de la mode. Comme aucun artifice ne surclasse la magnificence d’une beauté au naturel, il les laissera ainsi, purs et authentiques, sans cette surcharge de couleurs qui ne pourraient que l’enlaidir.

Tôt ou tard, Alfred sait pertinemment qu’il se verra contraint d’appliquer une solide couche de fard sur l’ensemble du corps tuméfié. Il ne se pliera toutefois à cette exigence du métier qu’à la touche ultime, lorsque toutes les étapes de la Réparation auront été complétées.

Les poils disgracieux attirent son œil de perfectionniste. Rarissime aux jambes et sous les aisselles, la pilosité explose littéralement au niveau de la toison bouclée, qui a manifestement manqué de soins. Méticuleux, il étale la mousse à raser sur les membres inférieurs. Pas d’oubli, pas de paresse. Rachel mérite un traitement royal.

Ses paumes caressent au passage les tibias et les genoux, savourant la douceur de cette chair à l’abandon. Les cuisses accaparent sa considération davantage que ne l’exige la situation et son geste se fait lascif. Plus haut, se dessinent des marques violacées, preuve accablante des sévices que Rachel a vécus. Pauvre petite.

Ses mains saturées de mousse agrippent les hanches menues, tandis que sa tête se penche vers les lèvres malmenées. Sa langue effleure le bouton d’amour et le titille au rythme des battements de l’horloge. Tic tac, tic tac, prisonnier de la cadence, Alfred se perd dans les muqueuses de Rachel. Goulûment, il lèche chaque repli, pour enlever l’odeur des autres hommes, pour gober leurs fluides malveillants.

Satisfait de son travail, il se redresse et répand sur le mont de Vénus la crème à raser. La lame glisse et rend à la peau sa douceur originelle. Des pieds aux aisselles, chaque parcelle bénéficie d’une attention particulière.

Un tambourinement léger brise soudain sa concentration. Un intrus. Qui ose violer son domaine et l’interrompre en pleine séance ?

Le drap souillé se rabat sur Rachel. Elle doit à tout prix être préservée. Alfred essuie ses mains, ajuste sa tenue, et ouvre sèchement la porte. Sa chaussure soigneusement astiquée bloque le passage et ses sourcils froncés ne laissent présager aucune bienveillance.

- M.. Monsieur, je vous amène un nouveau cadavre, explique l’interne en bafouillant.

Un bleu, évidemment. Personne d’autre n’aurait osé frapper. Pas lorsque l’affiche Ne pas déranger – Alfred Grimard pend à la poignée.

L’index noueux du thanatologue pointe le corridor adjacent. Le jeunot s’enfuit sans demander son reste, à l’évidence terrorisé.

Et maintenant, les cheveux. Les mèches brunes arborent la même coloration que le pubis, preuve supplémentaire, s’il en est besoin, de la modestie de Rachel. Une bonne fille qui a manqué de chance, voilà tout. Comme Linda. Linda ne trafiquait jamais son apparence. Elle aussi, elle respectait les attributs de Dieu.

La brosse s’emmêle dans les cristaux de sang coagulé, mais il ne ménage pas ses efforts. À grand renfort de produits capillaires, il offre à sa cliente une coiffure digne d’un grand salon.

Avant de passer à l’inévitable ablation des viscères malodorants, il sent monter dans ses entrailles l’impétueux besoin d’accomplir davantage. Rachel a tant souffert sous les reins de mécréants, elle mérite de connaître le plaisir charnel que seul, pourra lui procurer un amant dévoué. Sa sérénité éternelle en dépend.

Alfred dégrafe son pantalon et solennellement, il pénètre Rachel et accélère son va-et-vient. Il sait que son âme s’apaisera grâce à ses soins empressés, comme l’a été celle de Linda et de celles qui ont suivi. Enfin, la Réparation sera complète. Il aura accompli sa mission.

***

L’heure de la dernière touche a sonné. L’aiguille effilée scelle soigneusement les lèvres vaginales, offrant ainsi à Rachel Sauriol une nouvelle virginité. Personne ne pourra plus souiller son corps d’albâtre. Le menton fier, son âme vertueuse pourra pénétrer dans les Champs Élysées, où elle vivra une béatitude infinie.

En sifflotant une marche mortuaire, Alfred Grimard verrouille sa salle de travail. Son labeur est terminé et Anna, sa femme, l’attend pour souper.

Anna n’est pas au courant, pour la Réparation. Inutile de lui en parler, elle n’y comprendrait rien.

Pas plus que la mère d’Alfred n’a compris, lorsqu’elle l’a surpris au-dessus du cercueil de sa sœur Linda.


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Notes de l'auteure

Ce texte a été publié (tel quel) en 2011, dans le fanzine Horrifique #75. 

À l'époque, je voulais explorer mes limites personnelles et j'ai eu l'idée de cette courte histoire, dans laquelle je me suis amusée à dépeindre un thanatologue aux moeurs quelque peu inusités...

Comme ma mère a déjà lu ce texte et qu'elle n'a en absolument pas été traumatisée (!), je peux bien le partager avec le monde entier à présent... ;)

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