samedi 18 février 2017

Le mystérieux vaisseau vingt-huit

Texte s'adressant à un public général
Genre : Science-fiction
1 986 mots


Une alarme? Mauris se redresse et tend l’oreille pour écouter le message préenregistré. S’il en croit ce que lui dit la voix féminine, sa navette de transport quittera le secteur dans trois minutes.

Comment? Il n’a même pas été averti de son arrivée! Il ne peut pas déjà être aussi tard, c’est impossible. Coup d’œil à sa montre. Tiens, on dirait bien que oui. Aurait-il été si absorbé par ses tâches qu’il en aurait perdu la notion du temps? Il en doute, même si sa liste était plus longue que d’ordinaire. Le double de ce qu’il doit accomplir sur son vaisseau habituel. Tout ce boulot pour lui seul!

Que fait donc Franks? Son silence chiffonne Mauris. Le superviseur était censé l’avertir une demi-heure à l’avance, puis lui lancer un rappel cinq minutes avant l’échéance. C’est son rôle, l’une de ses insignifiantes tâches dans le processus, et il n’est même pas capable d’assumer cette responsabilité? Ou alors, il le fait exprès, juste pour le plaisir de le voir se défoncer pour atteindre la navette à temps. À moins qu’il ne soit trop occupé à courtiser l’une de ses jolies adjointes.

Peu importe. C’est encore Mauris qui risque de payer pour l’incompétence de l’un de ses patrons. S’il arrive en retard au sas, ce sera catastrophique. Il se méritera un autre billet, c’est certain. Déjà deux ce mois-ci. Pour de bêtes malentendus avec ses supérieurs.

Il ne peut pas se permettre un autre blâme. Il n’ose même pas penser à la réaction de Sophy s’il se faisait rétrograder. Où l’affecteraient-ils? Aux cuisines, aux chaînes de montage? Il a passé l’âge de ces basses besognes.

Rien tout cela ne serait arrivé s’il avait œuvré sur son vaisseau habituel. Il a fallu que cette affectation pour le vaisseau vingt-huit tombe sur lui. Pourtant, il ne devrait pas s’en étonner. Les remplacements, il connaît. On le désigne plus souvent qu’à son tour lorsque l’équipe est réduite. Peu importe les problèmes de personnel, le boulot doit tout de même s’accomplir dans les délais. Et les gestionnaires se moquent bien des petites gens qui doivent trimer dur pour atteindre des objectifs irréalistes.

Il aurait dû prétexter une maladie quelconque pour éviter d’aller travailler dans ce vaisseau en particulier, un nouveau venu dans le convoi. De drôles de rumeurs circulent à son sujet. Des histoires de disparitions inexpliquées. Certains parlent même d’esprits frappeurs ou de fantômes. Ce qui est stupide, bien entendu.

Si le bâtiment demeure inhabité depuis son annexion et qu’il se tient à l’écart, c’est pour mieux protéger le convoi. D’ici quelques mois, lorsque les gestionnaires se seront assurés que les composantes du bâtiment sont bien stables, ils l’intégreront à l’ensemble et il y prévaudra la même situation qu’ailleurs : navettes fréquentes entre les vaisseaux, repas pris en commun et solidarité entre les travailleurs. Ce n’est qu’une question de temps. En attendant, ces histoires de disparitions ne sont que des contes pour les bonnes femmes.

Tout de même, Sophy a raison. Sa bonté le perdra. Il aurait dû protester plus fort pour obtenir une meilleure affectation. Quelqu’un aura sûrement décidé de le punir pour son attitude jugée « trop réactionnaire » par le conseil de discipline. N’y a-t-il plus moyen d’exprimer une opinion sur ce convoi de malheur?

Tiens, que se passe-t-il donc du côté des arbres? Les feuilles se tournent à l’envers. Voilà qui ne lui dit rien de bon. Dans le bon vieux temps, ce genre de signe annonçait la pluie, mais il y a si longtemps qu’il vit dans l’espace. Trop longtemps. Il en avait presque oublié l’odeur d’ozone qui précède l’orage. L’air qui se rafraîchit en vue de l’ondée à venir. Il ne sait pas comment les savants s’y sont pris pour arriver à reproduire aussi fidèlement de tels phénomènes terrestres dans ce vaisseau, mais c’est assez bien réussi. Pour un peu, il en verserait une larme de nostalgie.

Vite, tout remettre en ordre. Ranger les sacs de terreau. Mais où? Les remises sont pleines à craquer. Et personne pour l’aider.

Tant pis. Il dira qu’il a oublié. La conséquence sera moindre que pour un retard. Franks l’a bien averti ce matin : comme il est le seul travailleur sur le vaisseau vingt-huit, il ne lui enverra qu’une navette automatisée. À lui d’être à l’heure.

C’est bien connu, les gestionnaires ont horreur des transports d’urgence qui dérangent leur programme. Dans un tel cas, peu importe le réel fautif, c’est toujours le plus petit maillon de la chaîne qui paie les pots cassés. En l’occurrence, les ouvriers comme Mauris.

Allez au pas de course. Il lui reste encore quelques minutes pour atteindre la navette. Il peut y arriver. Sauf qu’il n’est pas tout près. Attention, il faut surveiller les plaques du plancher. Certaines sont fissurées. Ce vaisseau pourtant tout neuf se dégrade à vue d’œil. Quel genre d’expériences font donc les savants ici?

Ce n’est pas le moment. Et pas son problème. Il est affecté aux plantes, pas au matériel fixe, ni aux simulations. À chacun son boulot.

Tout de même, les conditions de travail empirent ces temps-ci. Les gestionnaires devraient y voir, plutôt que de scruter les cieux dans l’improbable espoir d’atteindre une planète habitable. Comme si quelqu’un y croyait encore. À force de demeurer dans leurs luxueux vaisseaux à rêvasser, la vie doit leur sembler facile. Ils devraient aller faire un tour sur le terrain de temps en temps. Se salir les mains ne leur ferait pas de mal. Et dire qu’on les paie trois fois son salaire. Il pourrait prendre leur place n’importe quand. Mais eux, par contre, ne sauraient pas s’occuper des jardins, ni même d’aucune tâche réservée aux sous-fifres comme lui. Il aimerait bien les y voir, ces bureaucrates.

Des nuages? Il se passe de drôles de choses sur ce vaisseau. Les arbres se balancent de plus en plus. Le vent se déchaîne. Un premier coup de tonnerre, puis un second. Quels champions, ces informaticiens! Franchement, ils auraient pu attendre qu’il sorte avant de lancer leur programme! Ou alors, peut-être est-ce voulu? Ils ne le font tout de même pas exprès?

Il a tellement mal aux pieds. Les poumons lui brûlent. Les courses échevelées, ce n’est plus de son âge. N’y a-t-il personne qui se rende compte de sa présence? Que fait donc Franks?

Trente-six ans, qu’il se plie en quatre pour satisfaire les exigences des gestionnaires. Et pourquoi donc? Un salaire de misère, aucun avantage social. Et la promesse d’œuvrer pour le bien du convoi jusqu’à sa mort.

De la pluie. Des litres et des litres de pluie. Qu’est-ce qu’ils lui envoient, un déluge? Il doit ralentir, ses chaussures glissent. Combien de secondes lui reste-t-il?

Sa vue est embrouillée par toute cette eau qui lui tombe dessus. Et dire qu’on les rationne sur les vaisseaux des ouvriers, alors qu’il semble y en avoir amplement pour tout le monde. Ce genre d’injustice ne l’étonne même plus. Tout le contraire de ce que les recruteurs leur avaient fait miroiter à l’époque. De la nourriture à volonté, un cadre de vie sain et agréable… Quelle foutaise! Il s’est engagé à faire partie du convoi en toute bonne foi et pour améliorer leur sort, à lui et Sophy. Pour ce que ça leur a rapporté. Il est grand temps de revoir le partage des privilèges par ici.

À ce rythme, il ne tiendra pas encore bien longtemps. Son implant cardiaque n’est plus de toute première jeunesse. Et ils n’a pas les moyens de le faire réparer. Déjà, il ne sait pas comment il arrivera à offrir à Sophy le nouvel œil qu’elle lui réclame à grands cris. Ils se sont mis aux mets déshydratés de moindre qualité pour réaliser quelques économies, mais même en coupant sur les rations, le but sera long à atteindre.

Un point de côté, misère. Allez, un grand respir. Faire rentrer l’air pur et expirer celui qui est vicié. La douleur est encore pire. Cette technique est bonne pour les jeunes, il a passé l’âge de ces folies.

Demain, c’est décidé, il se portera pâle. Qu’ils se débrouillent avec leurs jardins. De toute façon, que pourrait-il bien se produire? Les pauvres et adorables petites plantes vont mourir, et alors? À quoi bon sarcler, creuser, planter, élaguer et bouturer, pour ensuite regarder le tout pousser, puis disparaître?

Ah! Les beaux savants et leurs sacro-saintes études scientifiques. Malgré toutes leurs promesses, leurs expériences n’ont pas encore réussi à créer des plantes plus résistantes. Pour les fleurs et les arbres, ça va, mais faire pousser des légumes dans un environnement contrôlé semble être une tout autre histoire. Une question d’engrais, d’après Franks. Comme s’il y connaissait quoi que ce soit, cet imbécile.

De toute manière, Mauris sait très bien où vont les maigres récoltes : chez les mieux nantis, qui s’empiffrent sans se soucier de la classe ouvrière. Et qu’on ne lui parle pas de leurs plats soi-disant authentiques. Il est encore capable de faire la différence entre ce qui sort des machines et ce qui est produit de façon naturelle!

De la neige? Cette fois, ils exagèrent! Il va finir par croire qu’il s’agit d’une blague. Organisée par Franks, possiblement. Bravo les gars, mais la vraie neige du bon vieux temps ne tombait pas de cette façon. Elle s’accumule trop vite.

Ses chaussures ne sont pas conçues pour supporter de telles conditions. Il se plaindra en haut lieu. Quoique. Il vaudrait mieux pour lui qu’il se fasse oublier un peu. Les billets. Il y en a déjà trop à son dossier. Inutile d’attirer l’attention sur lui.

Si ça se trouve, Franks est déjà rentré chez lui, bien au chaud dans ses quartiers. Il l’aura oublié. Qui sait, peut-être que personne ne se doute qu’il est là, à avancer en frissonnant dans cet enfer gelé?

Le sas, enfin. La navette devrait se trouver de l’autre côté de la paroi vitrée. Aucun phare, aucun avertisseur clignotant. Serait-il arrivé trop tard?

Ce doit être à cause de la neige. De la condensation sur la vitre, c’est possible, non? Allez, un dernier effort, il va l’avoir! Demain, son corps le lui fera payer, mais il n’ira pas travailler de toute façon.

Soudain, son pied droit dérape sur une plaque de glace et il part en vol plané. Lorsqu’il reprend ses esprits, il est étendu sur le sol, avec le dos mouillé et les lombaires en miettes.

Pas le choix, il lui faudra ramper pour atteindre le dispositif d’urgence. Et ensuite quoi? Appuyer sur le bouton. Demander un transport. Attendre qu’on vienne le chercher.

Non, ce n’est pas la solution. S’il réclame de l’aide, il n’y coupera pas. Il l’aura, son billet. Par contre, si personne ne se rend compte qu’il est toujours sur le vaisseau, peut-être n’y aura-t-il aucune conséquence. Pas de billet, pas de problème.

Il espère juste que Sophy aura l’intelligence de n’alerter personne.

Obligé de passer la nuit sur le vaisseau vingt-huit. À se les geler en attendant que quelqu’un rouvre le sas au petit matin. Et croiser les doigts pour que la promesse de crédits supplémentaires achète le silence des éventuels témoins. Pour éviter le pire.

Relégué aux oubliettes, le nouvel œil. Ils n’en auront jamais les moyens. Cette fois, c’est clair : Sophy va vraiment le tuer.

Allez, se relever pour chercher un abri. L’une des remises, ce sera sûrement la meilleure option.

Un cliquetis au-dessus de lui. Que se passe-t-il? D’un seul coup, plus de neige, plus de vent. Et ce brouillard qui descend vers lui? Une sorte de brume bleutée, bien peu naturelle. Porteuse d’un parfum amer. Étrange.

Sa gorge se serre. Il a du mal à respirer. Ses membres se mettent à convulser. Il tombe sur la neige. Si froide, elle s’insinue dans sa chemise. Il n’arrive pas à contrôler ses spasmes.

Sa dernière pensée va aux gestionnaires. Il aurait peut-être dû se montrer un peu moins exigeant, mettre un peu plus de coeur à l’ouvrage. Et fermer sa grande gueule.


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Notes de l'auteure

Ce texte a été écrit dans le cadre d'un atelier d'écriture donné par Élisabeth Vonarburg (l'atelier long de 2013). Les consignes de départ étaient : une course contre la montre retardée par les éléments, au je, avec l'élément "what the fuck" : un sac de terreau. 

Bien sûr, nous avons joué avec le texte par la suite (notamment en changeant de narrateur et en faisant de l'échangisme de textes entre ateliéristes). D'ailleurs, ma collègue Pascale Raud s'est bien amusée à réécrire le tout à sa manière. Je me suis réappropriée le texte par la suite, mais Pascale y a certainement laissé un peu de son mordant!

C'est le genre de texte que je trouve jouissif à écrire. Dans le cas présent, il m'a permis de me défouler à propos de certaines situations que je vivais à mon travail (Ah! Ces gens avec qui l'on travaille au quotidien sans les avoir choisis!). Et pourquoi pas? L'écriture, ça peut aussi servir à ça!

2 commentaires:

  1. Le fameux sac de terreau ! On s'est bien amusés avec ça :-) C'est toujours le fun de faire de l'échangisme de textes... ça permet de voir comment d'autres auraient traité le sujet : toujours pertinent, avec fous rires assurés ;-)

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  2. Hihi! Je me souviens, entre autres, d'une fameuse bestiole très étrange, qu'on n'arrivait pas à se représenter... (Et pour cause, hein, l'auteur lui-même ne savait pas ce que c'était! LOLOL) Je garde d'excellents souvenirs des exercices d'échangisme, ça a toujours été très formateur (et oui, très amusant aussi!!!) :)

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