lundi 13 février 2017

Jeu de patience

Texte s'adressant à un public adulte
Genre : Réaliste/Noir
2 213 mots


- Souris, viens donc!

Où en suis-je rendue déjà? Ah oui, deux cent quatre-vingt-treize.

Je feins d’être trop plongée dans mon roman pour entendre l’invitation d’Amanda, qui insiste :

- Allez, Souris, viens te baigner, elle est bonne!

Deux cent quatre-vingt-quatorze.

Je ne prends pas la peine de la regarder. Elle sait très bien que je déteste l’eau. M’a-t-elle vue une seule fois nager ces dernières années ? Elle joue la comédie pour son petit copain, voilà tout. Jusqu’ici, elle et lui ne se sont pas trop gênés pour batifoler dans la piscine creusée. Je ne vois pas très bien en quoi ils pourraient avoir besoin de moi. Amanda hausse les épaules et lance à son ami :

- Je te l’avais dit, chéri! La Souris n’aime pas l’eau!

Deux cent quatre-vingt-quinze.

Il la prend par la taille et l’attire contre lui.

- Laisse-la donc tranquille, on n’a pas besoin d’elle pour s’amuser.

Amanda fait mine de le repousser.

- Oh! Ne me dis pas que tu as un faible pour la Souris?

Deux cent quatre-vingt-seize.

Il lui chuchote, en se pensant de toute évidence discret :

- Es-tu folle ? Ta cousine me fait flipper, avec son teint de morte vivante. Elle ne pourrait pas aller ailleurs ?

- T’inquiète! répond Amanda en rigolant. La Souris ne dit jamais rien. Elle ne nous dérangera pas. Hein, Souris?

Deux cent quatre-vingt-dix-sept, deux cent quatre-vingt-dix-huit.

Ça y est presque ! Je serre les dents. À m’en péter la mâchoire. Demeurer stoïque, immobile. En apparence plongée dans ma lecture. Jouer le Jeu jusqu’au bout. J’en suis capable. Plus que deux fois. Et le Jeu sera enfin arrivé à son terme.

Amanda et son copain s’amusent encore un peu en m’ignorant. Puis se décident à sortir. Ma cousine prend tout son temps pour se rendre à sa serviette, en se déhanchant de façon exagérée. Son compagnon suit des yeux les gouttes qui ruissellent sur ses courbes gracieuses. En ce moment, elle pourrait lui demander le monde, il le déposerait à ses pieds pour quelques minutes d’extase.

Je ne me suis jamais laissé berner par les airs enjôleurs de ma cousine. Je sais très bien que derrière ses sourires se cache une femme enfant capricieuse. Chacune de ses moues boudeuses me rappelle maman. Deux égoïstes de la même trempe. Je n’ai jamais compris pourquoi les hommes se ridiculisent pour de pareilles femmes. Papa lui-même n’a pas fait exception à la règle. Il a mis maman sur un piédestal. Pour ce que ça lui a rapporté.

Le patio tremble sous les pas lourds de tante Odile, qui se prépare à jouer sa scène préférée. Celle de la mère rabat-joie. Elle frappe dans ses mains et crie de sa voix haut perchée :

- Allez! Hop les enfants! Nous soupons dans deux minutes! Carl, tes parents doivent être morts d’inquiétude, cours vite chez toi!

Tante Odile. Tout est de sa faute. C’est d’elle qu’Amanda tient la stupide idée de me traiter de Souris. Un jour, tante Odile s’est exclamée, en me voyant trempée par la pluie : « Seigneur! On dirait un rat mouillé! »

Amanda a alors commencé à m’appeler Face de rat, mais par bonheur l’oncle Henri s’est opposé à ce surnom cruel. Contournant l’interdiction, ma chère cousine s’est rabattue sur un sobriquet plus subtil mais tout aussi péjoratif. Souris. Comme si j’étais peureuse et insignifiante. La preuve qu’elle me connaît bien mal.

Odile se tourne vers moi et plisse le nez de dégoût.

- Et toi, qu’attends-tu pour aller te débarbouiller? A-t-on idée d’étaler autant de crème solaire sur un visage! Dis-moi, tu en as répandu dans tes cheveux ou tu as juste oublié de les laver? Vraiment répugnant! À ton âge, moi, je prenais soin de mon corps. Ce n’est pas pour rien que j’ai été élue reine de beauté deux années consécutives!

Cent dix.

En ce qui la concerne, je suis encore loin du compte. Ravalant mon ressentiment, je réussis à conserver une expression impassible. Chaque femme de cette maison paiera à son heure pour ce qu’elle m’a infligé. Mon tour viendra.

Au repas, oncle Henri écoute les grands titres du téléjournal. Intéressant et instructif, comme d’habitude. Tous ces meurtres, ces crimes non résolus. Tante Odile fait claquer sa main dodue sur la télécommande.

- Pas de télévision à table, Henri! Combien de fois devrai-je te le répéter?

Dans des moments comme celui-ci, j’éprouve une envie irrésistible d’initier mon oncle au Jeu. Ses yeux ne prendraient plus jamais cette lueur penaude. Sa tête se tiendrait droite sur ses épaules. Henri n’est qu’un benêt. Un brave bougre mais si naïf.

Plus que jamais, je regrette la promesse faite à mon défunt père. Je ne peux rien révéler du Jeu, j’ai promis. Tout de même, c’est son frère, il aurait pu lui en parler. Avec une femme pareille, ça lui aurait bien rendu service.

Bon sang, ce que je peux détester cette salle à manger lavande ! Plus que tout, je hais cette tapisserie fleurie. Un peu d’essence là-dessus, une allumette et le tour serait joué. Sauf que ce ne serait pas très malin. Ne jamais utiliser la même tactique. C’est la base si l’on ne veut pas être pris.

Les mâchoires de tante Odile mastiquent avec bruit la bavette trop cuite. Puis sa bouche mollasse engouffre une quantité incroyable de frites. Arrosées d’une gorgée de vin. Steak, frites, steak. Allez, tante Odile, une bouchée de gras, encore une autre ! Elle finira par exploser. Ce qui m’épargnerait bien du boulot. Pour chasser mon dégoût, je me concentre sur les jérémiades de ma cousine.

- S’il te plaît, papou! supplie Amanda. Laisse-moi y aller! Tous mes copains y seront!

Quelle enfant archi gâtée par la vie ! D’accord, sa mère est une ogresse et son père un mouton, mais ils sont tous deux à ses pieds depuis sa naissance et ses moindres caprices sont exaucés. Et pourtant, Amanda tient pour acquise sa bonne fortune.

Depuis que la princesse a obtenu son permis de conduire, elle ne cesse d’emprunter la décapotable de l’oncle Henri. Oh, il proteste toujours pour la forme, mais il finit par être vaincu par son amour. L’amour. Une perte de temps. Un frein. Une limite. Seule la patience a des limites. L’amour ne doit pas empêcher le Jeu de suivre son cours.

La tête basse, oncle Henri capitule. Amanda dévoile ses dents cruelles et me susurre :

- Désolée, Souris! Tu ne peux pas venir, cette soirée est interdite aux zombies!

Deux cent quatre-vingt-dix-neuf.

Un frisson d’anticipation me parcourt le dos. Je cache mon sourire derrière ma serviette de table et m’efforce de conserver mon habituel masque de froideur. Le dira-t-elle encore ? Mettra-t-elle enfin un terme au Jeu ? On dirait bien que non. Elle ne s’occupe déjà plus de moi.

Je suis trop nerveuse, ça va finir par se voir. Je me lève, vide mon assiette et me dirige vers ma chambre. Est-ce vraiment le bon moment ? Je crois, oui. Il le faut. Je n’en peux plus d’attendre.

Je m’avance à pas lents vers la fenêtre de ma chambre. Ma main tremble en enlevant le loquet. Un grincement. Je m’arrête. Bonjour la discrétion! J’aurais dû huiler le mécanisme, l’entretenir afin d’être prête le moment venu. Ce genre d’erreur ne me ressemble pas, je vais devoir me surveiller.

J’inspire pour me calmer. Puis me glisse dehors. Parfait, la pelouse est encore sèche, mes pas ne laisseront aucune trace.

Tandis que mes pieds fébriles foulent l’herbe tendre, je me remémore ma première participation au Jeu. Je me rappelle de chaque détail.

Snouffi, ce cher Snouffi. Je venais de le prendre sur le fait alors qu’il creusait un trou dans les plates-bandes. À l’époque, je devais avoir à peu près neuf ans. Le matin même, maman et moi avions planté de belles fleurs, des annuelles, devant la maison. Tout ce travail gâché. Maman serait furieuse à son retour. Et, comme d’habitude, elle se défoulerait sur moi. Comme si tous les maux de la Terre devaient m’être attribués. J’avais compris depuis longtemps qu’elle ne m’avait jamais désirée.

Je me suis mise à injurier Snouffi. Il avait l’air honteux, mais ça ne m’a pas adoucie. J’ai levé un bâton. Je m’apprêtais à le punir, mais papa m’a arrêtée en plein vol. Pour la première fois de ma vie, je l’ai vu en colère. Il m’a sermonnée :

- Tu n’as pas le droit d’agir de cette façon. Je n’accepterai jamais cela de ma fille.

J’ai baissé la tête. Il a soupiré, puis a semblé prendre une décision. Il m’a dit :

- Bien, je crois qu’il est temps pour toi d’apprendre la patience. D’ailleurs, je connais un jeu de patience qui pourrait t’y aider.

Je l’ai regardé, curieuse.

- Un jeu de patience?
- C’est ça, un jeu de patience. Mais tu dois me promettre de n’en parler à personne.
- Même pas à maman?
- Surtout pas à maman.

Il ne m’a pas été trop difficile de promettre. J’aimais bien l’idée de jouer dans le dos de ma mère. Papa a souri, puis m’a annoncé :

- Pour commencer, tu vas choisir un chiffre.
- Un chiffre?
- Oui, un chiffre, qui correspondra au nombre de chances que tu accordes encore à Snouffi.
- Des chances de quoi?
- De s’amender. Combien de chances lui laisses-tu pour comprendre qu’il doit arrêter de creuser des trous dans nos plates-bandes?

J’ai réfléchi un peu et lancé le premier chiffre qui me venait en tête :

- Sept.
- Sept. Excellent choix!
- Et ensuite?
- Ensuite, tu attends.
- Quoi?
- Que Snouffi recommence. Sauf que, cette fois-là, tu n’auras pas le droit de te fâcher. Tu resteras calme et tu lui montreras une fois, une seule fois, qu’il ne doit plus agir ainsi. S’il ne tient pas compte de ton avertissement, ce sera tant pis pour lui. Le Jeu aura commencé.

Je me rappelle avoir hoché la tête sans trop saisir le concept émis par mon père. Évidemment, le chien avait à nouveau déterré les annuelles. Et les vivaces aussi. La tentation d’exploser était forte, mais avec l’aide de papa, j’avais réussi à résister.

- Ça fait combien? me demandait-il chaque fois que nous prenions le cabot en flagrant délit.

Un jour, j’ai fini par lancer le chiffre magique :

- Sept.
- Bien. Suis-moi avec Snouffi.

Maman faisait la tournée des boutiques cet après-midi-là. Même si je détestais les magasins, j’aurais dû l’accompagner. Trop obnubilée par sa personne, elle n’a pas remarqué ma mine basse. Snouffi n’a plus jamais détruit les plates-bandes. En fait, personne n’a plus jamais revu Snouffi.

- Lorsque tu fixes les règles du Jeu, tu dois aller jusqu’au bout, avait décrété papa.

Et je l’ai fait. Avec Snouffi et à bien d’autres occasions. Le Jeu est devenu un moyen d’accepter la réalité. De supporter ce monde si imparfait. Parce que savais que, tôt ou tard, l’heure de ma revanche sonnerait.

Cachée dans la pénombre du garage, je vois Amanda entrer, puis s’installer dans la décapotable grise.

La porte commence à remonter. Je sors alors de l’ombre et dévoile ma présence. Ma cousine me jette un regard interloqué. Toutefois, fidèle à elle-même, elle retrouve vite son aplomb et relève la tête. Je suis suspendue à ses lèvres trop rouges. Prononcera-t-elle enfin les mots qui me délivreront de mes tourments ?

- Que fais-tu là, Souris?

Trois cents.

Oui, enfin ! Mes épaules s’affaissent de soulagement. Le cœur léger, je m’empare du bois un de l’oncle Henri et en assène un coup fracassant sur la joue de ma chère cousine. Et encore un autre. Prise par un fou rire irrépressible, je répète ce mouvement libérateur à l’infini.

La porte du garage est arrivée depuis longtemps au bout de sa course lorsque je m’arrête. Amanda gît dans la décapotable. Ensanglantée. Plus belle que jamais.

J’essuie mes empreintes sur le bâton, puis réintègre en silence ma chambre et m’endors, le sourire aux lèvres, heureuse d’être allée jusqu’au bout. Papa serait fier de moi.

*

Je me penche pour subtiliser une pivoine des plates-bandes de la voisine. Cette fleur écarlate me rappelle Amanda. Une tête trop lourde pour la tige, les couleurs flamboyantes de celle qui veut voler la vedette, mais fragile, si fragile qu’elle s’écroule au moindre coup de vent.

Bien sûr, je regrette un peu que ma chère cousine s’en soit tirée. Il faudra tout recommencer maintenant. Dommage, le Jeu connaît une fin plus satisfaisante d’habitude. Papa n’a pas bronché lorsque la maison a brûlé. Même maman a eu la bienséance de succomber rapidement à la mort-aux-rats. Amanda n’est qu’une empêcheuse de tourner en rond.

Par chance, la princesse semble avoir occulté de sa mémoire les derniers événements. Le choc, sans doute, a diagnostiqué le médecin. Et, compensation non négligeable, elle exhibe à présent une mâchoire fracassée et un nez en piteux état. Sans compter sa commotion cérébrale et son visage tuméfié. Elle se pavanera moins pendant quelques semaines!

Lorsque je lui remets la pivoine, elle me crache douloureusement :

- Merci, Souris!

Pour l’une des rares fois de mon existence, j’ouvre la bouche et lui dis :

- Amanda, je déteste que tu m’appelles Souris. Pourrais-tu arrêter s’il te plaît?

Épuisée, elle ferme les yeux et murmure :

- D’accord… Souris!


Un.


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Notes de l'auteure

Une première version de ce texte a été publiée en 2010 dans la revue Moebius #125, puis je l'ai retravaillé et la revue Alibis a publié, en 2014 (dans son #49), la version que vous pouvez lire ici.

J'ai eu de bons commentaires de ce texte noir, qui a surpris quelques personnes dans mon entourage. À l'époque (2010), je m'amusais surtout à écrire des textes gentils, et ce texte contrastait vraiment avec mes productions habituelles. Une amie m'a même dit "Ça sort d'où, ça?" (Mais de mon cerveau bizarre, voyons!)

Je crois que les gens sont maintenant davantage habitués au fait que la lumière et la noirceur se manifestent en alternance dans mes textes. Je ne me censure pas de ce côté, j'écris ce qui a besoin d'être écrit. En espérant ne pas trop traumatiser mes proches au passage! ;)

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