jeudi 27 avril 2017

Sans espoir

Texte s'adressant à un public général
Genre : Science-fiction
566 mots


Salom erre sans répit dans la ville déserte. Ses pieds trainent sur les trottoirs usés par des passants oubliés. Cette marche harassante, ultime rempart contre l’aliénation, ne le mène nulle part. Il n’avance plus par espoir, mais par résignation.

Il cueille quelques perles de rosée au bas d’une gouttière, souvenir d’une civilisation qui cultivait les monuments comme on fleurit les jardins. De rares brins d’herbe, saupoudrés de la poussière des sols dévastés, survivent aux rafales des vents du sud.

Dans les rues dévastées, seuls quelques détritus simulent un semblant de vie. Les constructions tombent en décrépitude. Les architectes ont succombé, les ouvriers aussi. Lentement, le souffle de Dieu, s’Il existe, ravage le bois et le mortier, comme l’eau ronge le calcaire.

Si Salom pouvait encore rêver, ses songes réclameraient le repos éternel. Il a vu le début de l’homme, ses civilisations, sa déchéance. L’œil trop souvent blasé, il a dénigré leurs actions, les jugeant futiles et vaines; des moucherons éphémères aux ambitions démesurées.

Le soleil ne reparaîtra peut-être plus. Du moins, pas avant que les nuages de cendre ne se soient dissipés. Le ciel souffre mille morts, se flagellant lui-même au rythme des tambours et des éclats de fureur qui transpercent sa peau. La noirceur a envahi son âme jadis d’un bleu pur, sa sérénité souillée par une rancœur qui refuse de s’apaiser.

Les pas de Salom ne faiblissent jamais, ne s’épuisent pas davantage. Il peine sans relâche dans les rues de cette ville qui a jadis vu naître tant de beautés; les anges peints aux plafonds des cathédrales, les pierres sculptées par des mains pieuses. Ces trésors se sont évaporés, dévorés par ce Mal qui s’immisce partout, des plus hautes tours aux pires bas-fonds, pour en extraire l’essence, le souvenir de ce qui fut jadis la vie.

Le poids des fautes de Salom lui écrase les épaules. Si la faculté de revenir en arrière lui était donnée, non, cédée contre un sacrifice, si grand soit-il, il changerait son parcours, il réparerait ses erreurs.

Tant de pauvres hères ont subi les conséquences de sa faute. Il ne reste que ce ciel torturé, qui s’automutile au gré des saisons. Ce ciel qui garde pour lui ses larmes, sourd aux plaintes des rivières asséchées.

Toutes ces vitrines, détruites par l’ultime assaut du Mal, cet assaut même qui a vu périr les derniers survivants. Aucun miroir, aucune paroi de verre n’y a survécu. Il s’agit là du seul avantage des nouvelles conditions d’existence de Salom. Durant tous ces siècles, il n’a bravé l’interdit qu’une seule fois, une fois de trop et depuis, le monde entier paie son sacrilège.

Il marche et marche encore, espérant en son for intérieur que sa souffrance permettra le retour des jours meilleurs. Escorté par ses regrets, il emploie tous ses efforts à oublier ce qu’il a vu. Plus jamais il ne péchera. Il l’a promis.

Si seulement il pouvait réduire au silence cette voix insidieuse qui murmure à son oreille : "Et si tout ceci n’était qu’un interminable cauchemar?" Lorsqu’il s’éveillera, il se souviendra peut-être de tout. De ses rides, de ses lèvres, de ses iris couleur miel… Non!

Une lueur transperce la nuit éternelle, porteuse d’un espoir fragile. Les yeux de Salom s’écarquillent, incrédules, devant ce miracle qu’il n’attendait plus : le grand ciel douloureux se déchire au-dessus de la ville obscure où il faudrait se réveiller avant le souvenir de son propre visage.


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Notes de l'auteure

Ce court texte a été pondu lors de l'atelier court 2011 d'Elisabeth Vonarburg.

La seule contrainte était que notre texte devait se terminer par la phrase suivante : Le grand ciel douloureux se déchire au-dessus de la ville obscure où il faudrait se réveiller avant le souvenir de son propre visage.

Pas si facile! Il fallait arriver à ce résultat, en bâtissant tout le reste en amont...

samedi 25 mars 2017

En souvenir de Tatie

Texte s'adressant à un public adulte
Genre : Réaliste
1 295 mots


J’avais six ou sept ans, pas davantage. Ce jour-là, Maman m’avait annoncé que nous partions pour une grande expédition. À cette époque, je ne me posais pas trop de questions. Je me suis armée de ma poupée favorite et de quelques jouets, puis nous avons quitté la demeure familiale, prêtes pour l’aventure.

En fait d’aventure, j’ai vite déchanté. Le voyage s’est étiré, interminable. La route, banale répétition de lignes pointillées, d’arbres défilant à toute vitesse et de villages monotones, m’a paru bien ennuyante, si bien que j’ai fini par m’endormir.

Lorsque je me suis réveillée, quelque peu déboussolée par le nouvel environnement qui entourait la voiture, nous roulions sur un sentier cahotant et bordé de verdure luxuriante. Des branches caressaient la carrosserie et la végétation était si touffue que le soleil peinait à la traverser. Incrédule, je me suis frotté les yeux. L’espace d’une minute, je me serais crue en pleine féérie!

Au bout du sentier, une maisonnette nous est apparue, toute mignonne avec ses volets roses, sa façade en pierre des champs et ses arrangements floraux qui débordaient de partout. Que d’arbustes, de fleurs et d’objets hétéroclites il y avait autour de cette demeure étrange! Je me suis dépêchée de sortir de la voiture. Mes nattes battaient dans mon dos tandis que je butinais d’une curiosité à l’autre. À dire vrai, je dansais plus que je ne marchais, à cette époque-là, et j’ai dû sautiller un bon moment avant d’apercevoir une dame toute plissée, qui m’observait avec tendresse.

Maman m’a présentée à la dame, qui se prénommait Henriette. Avec un sourire dans les yeux, celle-ci m’a priée de l’appeler Tatie.

Puis nous sommes entrées dans la maisonnette et j’ai découvert un intérieur coquet, rempli d’œuvres d’art : armoires et chaises parsemées de motifs floraux peints à la main, coussins brodés, napperons de dentelle, mes yeux n’étaient pas assez grands pour tout voir! Avec fierté, Tatie m’a expliqué qu’elle avait fabriqué tous ces ornements elle-même. Je me souviens en particulier de cette horloge murale, construite à partir d’une assiette ébréchée, ainsi que de ces magnifiques pots décorés de boutons et de brins de laine, dans lesquels nichaient de jolies plantes vertes.

Qu’elle était habile de ses mains, cette Tatie! Elle m’est vite apparue comme une sorte de fée du logis aux mille talents. Même son parfum était unique. Elle le concoctait elle-même à partir d’essences florales.

Maman et moi sommes demeurées dans la maisonnette jusqu’en soirée, puis nous sommes reparties. Durant notre visite, j’avais produit des tas d’œuvres d’art sous les encouragements de Tatie et une fois revenue à la maison, je me suis sentie prise d’un véritable engouement pour le bricolage. Dès que j’entamais un nouveau projet, je me demandais ce que Tatie en aurait fait, quelles couleurs et quels matériaux elle aurait utilisés.

Nous sommes retournées la voir à deux reprises cet été-là et je me suis empressée de lui offrir mes œuvres. Dans ses yeux, j’ai cru déceler des larmes de joie.

Notre dernière visite, aux beaux jours de l’automne, m’est apparue moins enchanteresse. Tatie semblait épuisée et Maman, plutôt irritable. Elles se sont disputées et je suis sortie dehors pour les laisser tranquilles. Après un dernier câlin à Tatie, nous sommes reparties à la maison.

Quelque temps plus tard, j’ai interrogé Maman à propos de notre prochaine visite à Tatie. Son visage s’est fermé. Elle a hésité, puis m’a annoncé que je ne reverrais plus jamais la vieille dame. Qu’elle était au ciel.

J’ai pleuré. J’ai refusé d’accepter cette atroce nouvelle et me suis enfermée dans ma chambre. Ma crise a duré quelques heures, peut-être moins. À cet âge-là, les enfants se consolent vite.

Tatie m’avait quittée, j’ai fini par l’accepter. Par contre, je me suis longtemps désolée de ne pas avoir été en mesure de me raccrocher à un souvenir tangible d’elle. Je n’avais que mon esprit d’enfant qui s’embrumait déjà, prêt à avancer à toute vitesse dans la vie, en laissant derrière les quelques moments fugitifs passés avec une vieille dame qui avait pour un temps été un modèle.

Les années ont passé. De Tatie, il ne m’est resté qu’une passion dévorante pour l’artisanat. Si bien qu’après mon secondaire, j’ai entrepris des études en art, sans toutefois y trouver mon point d’ancrage. Les projets se succédaient, mais j’en suis venue à voir ma flamme intérieure s’éteindre au fil des mois, tandis que le degré de difficulté augmentait et que les regards posés sur mes œuvres se faisaient moins indulgents. Je me suis questionnée, j’ai cherché ma voie.

Puis Maman est décédée.

En vidant ses tiroirs, j’ai trouvé des lettres. Écrites à la main, d’une calligraphie soignée, mais tremblante. Des lettres signées par une certaine Henriette Beauvais. Je les ai humées. Après toutes ces années, elles exhalaient encore une douce odeur florale. Le parfum de Tatie.

Ces lettres, je les ai parcourues avec avidité, emplie d’un fol espoir de retrouver des parcelles de ma Tatie d’antan. À travers ces lignes, toutefois, j’ai découvert une Tatie bien différente de mes souvenirs. Plus triste.

Elle et ma mère avaient correspondu durant plusieurs années. Plusieurs années après la prétendue mort de Tatie.

Maman m’avait menti. En plein deuil, alors que ses cendres étaient encore chaudes dans son urne, je me suis surprise à la haïr. Elle m’avait privée de Tatie. Elle me l’avait enlevée sans même m’expliquer pourquoi.

La dernière lettre datait de trois ans. Après une correspondance suivie, ou plutôt un monologue à sens unique vers la fin, Tatie s’était interrompue. Peut-être s’était-elle lassée d’écrire dans le vide?

Prise de frénésie, j’ai classé les lettres en ordre chronologique et les ai relues en entier, à la recherche d’indices. Où Maman m’emmenait-elle donc durant ces belles journées d’été? Aucune adresse n'était indiquée sur les lettres et les enveloppes semblaient avoir disparu. Je me rappelais que nous devions rouler longtemps pour nous rendre chez Tatie. Si j’avais su, alors, à quel point il serait un jour important que je me souvienne, j’aurais ouvert les yeux plus souvent!

J’ai fait appel à un détective. Pendant les quelques semaines qui ont suivi, les cendres de Maman se sont refroidies. Ma colère aussi.

Puis le détective m’a rappelée. Avec ménagement, il m’a appris qu’Henriette Beauvais, ma grand-mère biologique, était décédée trois ans auparavant. Trois ans! À cette époque, j’étais en fin de secondaire. J’aurais encore pu profiter de sa présence. Toutes ces années gâchées.

J’aurais aimé que Maman me dévoile la vérité. Son abandon. Son adoption. Sa quête de vérité à propos de ses origines.

L’esprit embrouillé, j’ai eu du mal à me concentrer sur les explications du détective. Ma mère avait, semble-t-il, eu une demi-sœur. Décédée du cancer du sein, tout comme Maman. Par contre, sa fille Émilie, ma cousine, était toujours en vie.

J’ai appelé Émilie. Nous nous sommes donné rendez-vous chez elle, dans son patelin au creux des montagnes.

À mon arrivée, sa fille Charlie dessinait. Ou plutôt, dans son enthousiasme maladroit, elle se crayonnait davantage les doigts que sa feuille blanche. J’ai souri en me rappelant à quel point j’avais aussi aimé dessiner, libre et indocile, soumise à mes passions.

Une boîte de carton trônait sur la table du salon. Émilie en a sorti une tonne de dessins naïfs, qui portaient tous mon nom, calligraphié avec soin. Je les ai reconnus. Je les avais offerts à Tatie.

Les larmes ont jailli, amères. Pour me consoler, Émilie m’a raconté à quel point sa grand-mère avait pu lui parler de moi, sa première petite fille, qu’elle n’avait pas eu la chance de voir grandir.

Peu à peu, je me suis calmée et j’ai écouté Émilie me raconter l’histoire de Tatie. Après, je lui raconterais à mon tour celle de Maman.

Peut-être qu’à nous deux, nous arriverions à réparer les liens qui avaient jadis été brisés.


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Notes de l'auteure

Ce texte a été publié en 2013 dans le recueil du concours "En toutes lettres" de la Ville de Blainville.

Le personnage d'Henriette m'a été inspiré par une dame que j'ai connue dans mon enfance. Je ne sais pas trop qui elle était (une amie de ma grand-mère, je pense), mais elle était identique à mon personnage : artisane, un peu bohème, elle habitait dans une jolie maisonnette remplie de ses oeuvres. Je la trouvais très inpirante, attachante et différente.

Je suis vraiment partie de ce souvenir pour bâtir cette histoire. Je suis revenue à moi, enfant, qui découvrais cette dame, et j'ai essayé de découvrir ce qu'elle aurait pu représenter. Une grand-mère biologique inconnue, pourquoi pas? (ce n'est pas le cas, évidemment, mais j'ai trouvé intéressant d'explorer cette possibilité)

samedi 18 mars 2017

Belle Justine

Texte s'adressant à un public adulte
Genre : Réaliste
788 mots


Pauvre Justine. Justine, si pleine de soins pour son apparence, si belle. Tomber dans une telle disgrâce. Sa chevelure de miel est saturée de crasse et de graisse. N’y a-t-il donc personne, en cet hôpital infâme, qui puisse lui faire sa toilette ?

Pauvre Justine. Elle qui, depuis sa plus tendre jeunesse, a toujours fait montre d’une coquetterie sans faille. La voilà tombée bien bas.

Et cette lune de marbre, si indifférente devant la fatalité. Tel un phare aveugle, ses rais blafards se posent sur le lit. Satanée lune. Sous son fiel, le teint de Justine se ternit, se fane. Sa grisaille laisse craindre à Lorraine le pire, mais non. Belle Justine respire encore.

Illusion. Illusion d’optique, farce macabre jouée par la lune. L’horloge de Justine n’a pas encore sonné la fin de sa course. Il reste un peu de temps, des miettes de temps en réserve. Le temps de décider. Ou de laisser aller.

Dans la boîte à chaussures de Lorraine sommeillent des dizaines de photographies. Triées sur le volet, elles relatent les moments marquants du passage de Justine sur cette terre. Terre de larmes en ces heures funestes, mais aussi terre de rires avant que le malheur ne frappe.

Première photographie : Belle Justine, dans les bras de sa mère Sylvie. Bout de chou à la frimousse fripée, aux petits petons tout plissés. Une nouvelle nièce pour Lorraine, la première, la seule : sa sœur n’aura jamais d’autre rejeton. Ce bébé dans ses bras à elle, la tante malhabile, si émue, si incrédule devant ce miracle de la vie.

Prochaine photographie : Belle Justine couchée sur Choupette, l’épagneule à la patience d’ange. Toutes ces années de pur bonheur. Justine qui traversait sans vergogne la haie de la cour arrière pour venir rejoindre la chienne de sa tante. Ces années qui ont vu la fillette et sa meilleure amie s’ébattre sur la pelouse de Lorraine. Jusqu’à ce que Choupette trépasse et que la mort les sépare. La mort. Qui attend peut-être aussi Justine.

Un nouvel instantané, plus rigolo celui-là. La première balade en autobus de Justine. Sa première journée d’école. La mère et la tante, complètement anéanties, qui se sont ensuite soutenues l’une et l’autre le moral, pleurant, assises sur le perron, incapables de vaquer à leurs occupations quotidiennes. Une étape à franchir, à accepter. Belle Justine ne pouvait pas stagner à cette étape pour toujours. La vie passe, elle avance et il faut suivre la parade. Ainsi en va-t-il du destin inéluctable de tous les êtres humains.

Les gâteaux garnis de bougies enflammées. Les photographies scolaires, une pour chaque année du primaire. Les déguisements de princesse. Les châteaux de sable.

Pour chasser les larmes qui s’écoulent sur ses joues, Lorraine feuillette rapidement les photographies jusqu’à la dernière du lot : le bal de graduation de Justine. Robe en cascade jusqu’aux chevilles, chignon aux mèches savamment disposées, maquillage digne d’une vedette. Justine si rayonnante aux bras de son cavalier du moment. Un parmi tant d’autres, car Justine avait l’embarras du choix.

Le couvercle se referme sur la boîte. Comme sur un cercueil. Tant de souvenirs et si peu d’espoir. Un seul espoir, mais si chargé de risques et de conséquences…

Roger, le mari de Lorraine, rejette avec force cette option. Leurs deux fils sont envahis par la peur eux aussi. Rien de plus normal. La terreur habite aussi Lorraine. Elle la poursuit jusque dans ses cauchemars, chaque jour depuis le verdict du spécialiste.

Toutefois, Lorraine n’oublie pas sa promesse, cette promesse qu’elle a faite à Sylvie, juste avant qu’elle ne passe l’arme à gauche. Elle ne l’oubliera jamais. Ces mots qu’elle a alors prononcés sont gravés dans sa mémoire.

— Je te promets de prendre soin de ta Justine comme si elle était ma propre fille.

Belle Justine doit vivre. Elle doit poursuivre sa route, ce chemin qu’elle arpente depuis sa naissance, il y a de cela dix-huit hivers. Il faut qu’elle connaisse les erreurs de la vingtaine, qu’elle comprenne les leçons de la trentaine, qu’elle s’enchante devant l’apaisement de la quarantaine.

Justine doit pouvoir donner la vie à son tour, afin que perdure son essence si unique dans les générations futures. Elle doit aimer, aimer pour une semaine, pour un mois, pour toujours. Dénicher l’âme sœur, celui qui saura combler son cœur. Elle doit se chercher, se trouver, s’épanouir.

La réponse jaillit en Lorraine, si forte, si puissante, qu’elle ne tente plus de la rejeter. L’âme en paix, elle sourit. Les risques et les conséquences feront partie du lot et elle les assumera. Elle tiendra sa promesse. Dès que Justine sortira des bras de Morphée, elle lui apprendra la bonne nouvelle.

Oui, elle accepte. Oui, Lorraine accepte de donner l’un de ses reins à sa belle Justine.


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Notes de l'auteure

Ce texte a été publié en 2012 dans la revue Virages #60. Je n'y ai rien changé avant de le mettre ici.

J'aurais bien du mal, aujourd'hui, à retracer la source de cette histoire. J'ignore comment elle m'a été inspirée, est-ce bête! (d'habitude, je suis pas mal capable de retourner aux tous débuts et de dire d'où l'inspiration m'est venue)

Chose certaine, le thème de la famille, une fois de plus, est bien présent dans ce texte. Le sacrifice, aussi. Ce sont deux thèmes (comme bien d'autres) qui ne me quitteront jamais, je crois. J'aurai beau écrire à leur sujet, ils feront toujours partie de moi!

dimanche 12 mars 2017

L'héritier

Texte s'adressant à un public adulte
Genre : Réaliste
1 281 mots


Enfoncé dans le banc en similicuir, Armand grommelle. Le dos voûté, les mains appuyées contre sa canne en chêne, il observe d’un air bougon les dépensiers qui défilent dans les allées du centre commercial.

Armand n’est pas là pour lécher les vitrines. Que de clinquant et de dispendieux, dans ces boutiques! De son temps, les choses étaient différentes. Les gens d’aujourd’hui sont devenus bien frivoles. Pourquoi tant de biens de fantaisie ? Une fois qu’un individu est pourvu du gîte, du couvert et d’un minimum de vestimentaire, pourquoi demanderait-il davantage? Tous ces gadgets, ces bijoux et ces vêtements de luxe ne représentent en somme qu’un incommensurable gaspillage.

Une dame corpulente s’approche d’Armand. Son foulard fuchsia se dandine sur sa robe de coton, ornée de gigantesques marguerites. Verroterie multicolore au cou et aux poignets, lèvres écarlates, elle n’y est pas allée de main morte devant son miroir ce matin! Le vieil homme en est presque ébloui.

La dame demande à Armand si la place à ses côtés est disponible. Il se fige, désarmé. Ouvre la bouche, cherche ses mots. La femme, considérant de toute évidence son silence comme un assentiment, se laisse choir sur le siège et lui sourit.

Une étincelle d’intérêt s’allume dans les prunelles d’Armand. Cette dame, la quarantaine bien sonnée, conviendrait peut-être. Elle semble encline à la conversation. Autant en profiter. Il se redresse et lui lance d’un ton complice :

– Vous savez, ils m’ont enlevé la vestibule.

Les yeux de l’étrangère s’écarquillent.

– P… Pardon?

– Oui, c’est ce que je lui ai dit, au docteur. Qu’est-ce que ça mange en hiver, la vestibule?

Autant pour ménager ses effets que pour retrouver son souffle, il marque une pause, puis poursuit :

– Je prends une tonne de pilules et j’ai passé tout plein de tests. Les prises de sang, la prostate...

Le visage de la femme a perdu tout relent de curiosité. Polie, elle se lève sous prétexte d’aller rejoindre son mari. Pourtant, elle ne porte aucune bague au doigt.

Armand la regarde s’éloigner, puis se renfrogne et reprend sa position initiale. Le menton appuyé contre ses mains craquelées, la canne entre les genoux, il attend. De la patience, il n’en manque guère. Tôt ou tard, un autre passant viendra.

Après une trentaine de minutes d’ennui profond, un homme en complet-cravate s’amène en direction de son banc. Voilà exactement le genre d’interlocuteur qu’Armand espérait rencontrer ! Vêtu avec soin et transpirant le savoir-vivre, pas comme ces jeunes drogués qui laissent traîner leurs fonds de culotte par terre. Lui aussi pourrait convenir.

L’homme s’installe sur la banquette et hoche la tête, concentré sur sa conversation téléphonique. Satanés cellulaires.

– Très bien, demain, huit heures, c’est noté!

Le gaillard met fin à son appel et pianote comme un possédé sur l’appareil. Armand soupire. Il devra besogner fort pour attirer l’attention de ce mordu des gadgets.

– Vous savez, Monsieur, j’ai fait la guerre!

L’homme arrête son manège et lui jette un coup d’oeil interrogateur.

– Excusez-moi?
– La trente-neuf quarante-cinq, poursuit Armand. J’avais dix-neuf ans à l’époque. Pas de femme, pas d’enfants, j’ai été choisi en premier. Je me suis pris une balle dans la cuisse.

L’homme se redresse à demi, prêt à se défiler, mais Armand ne lui en laisse pas le loisir.

– En mille neuf cent vingt-neuf, la vie n’était pas facile, avec la crise. Mon père a tout perdu. Son magasin général, notre maison, tout! Alors à neuf ans, il a bien fallu que je me trouve un travail, pour aider la famille. Ma sœur et mon frère sont morts depuis longtemps. Ils ne m’ont même pas laissé de neveux. Je suis seul.

L’homme opte pour l’impolitesse. Sans même un mot d’excuse, il se lève et disparaît dans la foule. Déçu, Armand baisse la tête.

Après quelques minutes de désoeuvrement, il se dirige vers la foire alimentaire. Parmi les buveurs de café, il trouvera peut-être une oreille plus compréhensive.

Armand dévisage les clients. Dédaignant les jeunes couples et les mères accompagnées d’enfants en bas âge, il jette son dévolu sur une sexagénaire, dont l’allure générale lui plaît d’amblée. Chignon argenté, lèvres à peine rosées, elle pourrait convenir.

– Je peux? demande Armand
– Bien sûr, répond-elle d’un air engageant.

De toute évidence, cette femme s’ennuie ferme. D’entrée de jeu, elle se livre. Son mari est décédé d’un cancer il y a de cela trois mois. Heureusement, ses enfants et ses petits-enfants la soutiennent dans cette épreuve, mais elle se sent bien seule. Armand hoche la tête avec compassion, puis il attaque :

– Il va pleuvoir. Je le sens dans ma jambe, celle qui a reçu une balle. Des rumétis, le docteur m’a dit. Ça me fait mal, mais c’est moins pire que mes pierres. J’en ai plein les reins, qui se promènent. Il paraît qu’il me faudrait une opération. Mais non merci, je passe mon tour. Déjà qu’ils m’ont enlevé la vestibule, ils ne m’enlèveront plus rien, juré craché!

Le sourire de la femme commence à se flétrir, mais Armand ne s’en préoccupe pas et poursuit :

– Vous savez, toute ma vie, j’ai été seul. Pendant que les autres gaspillaient leur argent avec les femmes et les enfants, moi, j’économisais.

La dame montre des signes de malaise, aussi Armand se dépêche d’ajouter :

– J’ai toujours été seul, mais maintenant, je me fais vieux. Je me dis que je devrais peut-être partager un bout de chemin avec quelqu’un. Même si les femmes coûtent cher, je serais prêt à essayer. Qu’en pensez-vous ?

Les yeux ronds, la bouche entrouverte de stupeur, la veuve pose les mains sur la table. Elle secoue la tête, se lève et se sauve sans prononcer un mot.

Découragé, Armand quitte le centre commercial. Déjà presque dix-sept heures. Plus personne ne s’attardera à ses côtés. Dans le stationnement, il récupère quelques mégots par terre. Avec les restes de tabac, il se roulera une cigarette pour agrémenter sa soirée. Son vieux tacot parcourt de peine et de misère les deux kilomètres qui le séparent de son domicile.

Façade en pierres des champs, porte vermoulue, enfin la maison. Armand ne s’inquiète pas de la croûte de crasse qui recouvre le sol, pas plus que des toiles d’araignée qui pendent des plafonds. Cette demeure répond à tous ses besoins essentiels depuis cinquante-cinq ans et il s’en satisfait très bien.

Au menu, une conserve de jambon salé, mâchouillée sans entrain et arrosée d’un verre d’eau du robinet. La meilleure, puisée à même la terre, de loin supérieure à cette saleté que les marchés d’alimentation vendent à prix d’or.

Un amoncellement de feuilles dactylographiées s’étale sur la table de la cuisine. Depuis des jours, Armand s’interroge à propos du nom qu’il inscrira de son écriture maladroite sur les lignes laissées en blanc par le notaire. Personne n’a pris le temps d’écouter son histoire jusqu’au bout.

À qui léguer son magot? Armand doit trouver un bénéficiaire. Selon le docteur, les semaines lui sont comptées.

Au départ, Armand croyait que la sélection d’un héritier s’avérerait simple comme bonjour. Débiter son laïus, puis expliquer à l’heureux élu qu’il sera bientôt le détenteur d’une panoplie d’édifices à bureaux, de triplex en demande et de terres agricoles fertiles. Au bas mot, une fortune d’environ trois millions de dollars.

Sauf que personne n’a pris le temps d’écouter. Alors, en son âme et conscience, à qui lèguera-t-il ce pactole chèrement acquis? Toute une vie de privations, dont il ne pourra emporter les gains de l’autre côté.

Les doigts d’Armand se contractent sur le stylo bille.

Quinze jours plus tard, deux policiers, alertés par le facteur, découvriront Armand Labrie. Assis sur sa chaise droite, le stylo encore à la main. Foudroyé par un infarctus.

Il sera mort comme il a vécu toute son existence. Seul.


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Notes de l'auteure

Ce texte a été publié en 2012 dans le recueil du concours "En toutes lettres" de la Ville de Blainville.

Le personnage d'Armand est clairement inspiré de M. Giroux, un client du bureau de comptable où j'ai travaillé pendant plusieurs années. C'était un monsieur un peu bourru, mais bien gentil, que j'avais toujours plaisir à accueillir. Il est décédé de la même façon qu'Armand dans mon histoire : seul, sur sa chaise de cuisine. Ça m'a bien attristée quand c'est arrivé, et j'ai ressenti le besoin d'extérioriser le tout dans un texte (ce qui a finalement donné L'héritier).

samedi 4 mars 2017

Change-peau

Texte s'adressant à un public général
Genre : Fantasy
1 253 mots


Sola n’en peut plus. Sa peau craquelée lui fait mal, elle a l’impression d’étouffer, d’être coincée dans une enveloppe trop petite pour elle.

Elle a entendu parler de la procédure de changement, mais ce sera sa première fois.

Mariah la regarde, assise bien tranquille sur sa souche. L’accompagnatrice lui a bien expliqué qu’elle n’agirait pas à sa place. Il lui faut apprendre, car il n’y aura pas toujours quelqu’un pour la soutenir. Elle devra changer de peau souvent au cours de sa vie, c’est normal.

- Je dois commencer où?

Mariah sourit.

- Peu importe, tout est à faire. Mais personnellement, je te conseille de faire le tour des poignets d’abord. Puis tu remontes tout le long de ton bras, et tu fais le tour à l’épaule. C’est ce que je fais souvent. Ça permet de bien voir, et de passer le premier choc.

À la mention du choc qu’elle ressentira à voir son corps dénudé, sans peau pour le protéger, Sola tremble. Mais elle n’a plus le choix, elle a déjà trop attendu.

Elle prend le scalpel et l’appuie sur son poignet. Une petite pression et ça y est, elle a franchi la première étape. Un pincement, une petite goutte de sang perle, mais c’est tout. Tiens, elle croyait que ce serait pire. Puis elle dessine une ligne autour du poignet, comme l’a dit Mariah. Le tracé est irrégulier, maladroit, mais elle apprendra. Elle s’en fait la promesse.

Sola jette un coup d’œil à Mariah, qui l’encourage d’un sourire confiant. Une bonne inspiration, et elle poursuit en tâchant de remonter vers l’épaule. Ce n’est vraiment pas évident. Elle s’arrête au coude, hésite.

- Ça va, si je le fais en plusieurs étapes?

Elle a si peur de décevoir Mariah! Celle-ci hoche la tête.

- Bien sûr, tu y vas à ton rythme.

Sola trace une ligne autour du coude, puis dépose son scalpel. Pas besoin de demander ce qu’il faut faire à présent, elle le sait. C’est la partie qui l’angoisse le plus.

Elle s’empare des pinces et glisse la pointe sur sa peau raide comme du vieux cuir. Elle trouve un coin à la hauteur de son poignet, commence à le détacher, mais s’arrête aussitôt.

- Ouf, ça saigne!

Mariah se lève et vient la rejoindre.

- Oui, bien sûr, tu savais que ça arriverait, n’est-ce pas? Nous en avons parlé. Regarde, ce n’est pas si grave, ça ne coule pas, ça ne fait que suinter. Ton corps cherche à se protéger, c’est tout. Tu vas voir, ça ne se produira plus bientôt. Dès qu’il comprendra que tu es en train de changer de peau, il te facilitera les choses. Allez, on continue!

Sola tire, petit à petit, en grimaçant à chaque parcelle de peau soulevée. À ses côtés, Mariah secoue la tête.

- Écoute, tu peux continuer comme ça, et ça prendra des jours avant d’y arriver. Ou alors, tire un bon coup et ce sera réglé. Et crois-moi, ce sera bien moins souffrant.

Ça peut sembler idiot à une change-peau comme elle, plus âgée et plus expérimentée, mais Sola tremble de peur. Et si elle se trompait, si elle se blessait, si elle n’aimait pas sa nouvelle peau? Celle-ci l’a bien servie jusqu’ici, elle pourrait la garder encore…

Ah non, pas question! Elle a assez tergiversé, attendu, souffert en silence. Elle a décidé qu’elle changerait de peau aujourd’hui, et c’est ce qui se passera. Elle soulève la peau, serre les dents et tire, tout le tour de son avant-bras, sans se laisser le temps de trop penser.

Voilà, elle a réussi. Il ne reste rien entre sa main et son coude. Que des vaisseaux sanguins, des nerfs, des muscles, et un peu de sang, mais pas trop. Mariah avait raison, son corps a compris et ne se défend plus. Ça ne fait même plus mal à présent.

- Merveilleux! la félicite Mariah en retournant s’asseoir sur sa souche. Maintenant, si tu veux, tu peux y aller de façon symétrique. Ton autre avant-bras, puis une autre partie, en inversant à chaque fois. Ou alors d’une autre manière. C’est comme tu veux.

Sola se sent fière d’avoir accompli ce premier geste, le plus difficile. Mais il en reste tellement à faire! Tout son corps la démange, on dirait qu’il a hâte de se débarrasser de cette peau desséchée.

Elle y va de façon méthodique, à sa façon, en découpant des morceaux plus petits, mais qui seront plus faciles à enlever. Elle fait d’abord les bras, puis descend aux cuisses. Au passage, la vue de sa poitrine palpitante et de ses organes retenus par une membrane translucide la trouble un peu, mais elle ferme les yeux, inspire, et poursuit son travail. Ce n’est pas le temps de réfléchir, de s’arrêter en si bon chemin. Elle a presque terminé le devant.

- Et maintenant, pour le dos, je fais quoi?

Mariah se lève et vient la rejoindre.

- Pour cette fois, je vais te montrer.

L’accompagnatrice prend les deux outils dans ses mains. De l’une, elle découpe et de l’autre, elle tire aussitôt. On voit qu’elle a l’habitude. En quelques minutes, c’est déjà terminé.

- Tu veux que je fasse les fesses ou tu t’en charges?

Sola préférerait la laisser agir, c’est plus facile, mais elle sent que Mariah serait déçue. L’accompagnatrice ne sera pas toujours là, en effet. Le monde est grand, et les change-peaux comme Mariah n’ont du temps que pour soutenir les jeunes et les invalides; elles n’ont pas à materner ceux qui connaissent la procédure et l’ont déjà appliquée. Il est temps d’apprendre pour pouvoir se débrouiller toute seule plus tard.

- Donne, je vais le faire.

Mariah lui remet les outils et s’éloigne un peu, la regarde avec son sourire bienveillant. Sola doit se contorsionner un peu, elle arrache les derniers bouts de peau.

- Ça va, il n’en reste plus?

Elle tourne sur elle-même pour montrer le résultat

- Encore un petit bout en-dessous de ta fesse. Oui, tu l’as. Et maintenant, il ne reste plus que ta tête.

Comme elle doit avoir l’air ridicule, avec son corps dénudé et sa tête encore en entier! Il est temps d’en finir. Elle s’approche de l’eau pour voir son reflet. Sa prise sur le scalpel est plus ferme. Elle peut le faire, elle est capable.

Le scalpel débute sa ligne dans le haut de son front et descend le long de son nez, jusqu’à ses lèvres, puis son cou. Inutile d’y aller par morceaux, ça donnera le même résultat. Suffit de bien utiliser les pinces et de tirer un bon coup.

Elle arrache, arrache, et se retrouve enfin avec un corps entièrement exposé au vent et au soleil.

- Vas-y, immerge-toi au complet, l’encourage Mariah. C’est le meilleur moment.

Les eaux dorées semblent si paisibles, si invitantes. Sola avance, s’enfonce peu à peu jusqu’aux chevilles, aux genoux, aux cuisses. Arrivée au ventre, elle a un petit frisson de délice. La fraîcheur l’apaise, elle a hâte de voir sa future peau. Elle avance encore et s’immerge au complet, en fermant la bouche et les yeux. Puis elle ressort.

Mariah l’examine d’un air satisfait.

- Bien! C’est parfait, tout a bien pris, tu as fait du bon boulot. Tu crois que tu pourras t’en tirer seule la prochaine fois?

Sola hésite.

- Je suppose que oui. Mais je peux te demander, si jamais ça ne va pas?

Mariah sourit.

- Bien sûr! Si je peux, je viendrai. Mais pourquoi ça n’irait pas? Fais-toi juste confiance, et tu y arriveras très bien.


**********
Notes de l'auteure

J'ai écrit ce texte à la fin 2015, à partir d'une contrainte simple : intégrer le mot "méthodique" à l'histoire. Rapidement, l'image d'un personnage qui se départit (de façon méthodique) de sa peau s'est imposée à moi.

Il y a certes une composante très personnelle dans ce texte, qui représente en quelque sorte une métaphore des changements qui peuvent survenir dans notre existence (qu'ils soient intérieurs ou extérieurs). J'en vivais un au moment d'écrire ce texte, ce qui a sûrement fait en sorte qu'il soit écrit aussi rapidement (je n'y ai changé que très peu de choses par la suite).

dimanche 26 février 2017

Trahison (ou Confidences d'un barman)

Texte s'adressant à un public adulte
Genre : Réaliste
956 mots


- J’ai couché avec ta soeur.

Cette phrase me fit dresser l’oreille. En général, je n’écoute pas aux portes, mais la soirée s’annonçait déprimante. Le Canadien faisait relâche pour deux jours et tout ce que j’avais à me mettre sous la dent en attendant les rares commandes, c’était du curling ou du ski. Entre ça et la promesse d’une conversation croustillante, je n’ai pas hésité une seule seconde.

Tout en feignant de m’intéresser à outrance au verre que je lustrais, je tournai la tête d’un quart et épiai mes deux clients à leur insu.

- Arrête de m’niaiser, Steve! fit le châtain en empoignant sa Labatt. Ça pogne pas.
- J’te jure, Man!

Devant l’air sérieux de son camarade, le jeune fronça les sourcils, puis rétorqua :

- J’te cré pas!

Le dénommé Steve déposa sa main gauche sur le bar, se leva à demi et déclara sans ciller:

- Éric, j’te l’jure sur la tête de ma mère.

Éric devint blême comme un mort et recula comme si l’autre l’avait frappé. Quant à moi, je jubilais, le spectacle promettait d’être intéressant.

- T’as… t’as couché avec… balbutia Éric.

De ma position, j’avais une vue imprenable sur le percing de sa lèvre inférieure, lequel tremblotait d’émotion. Steve baissa la tête.

- J’le sais, Man, ça s’fait pas, d’coucher avec la sœur de son meilleur chum.
- Mais… Maude… A s’intéresse pas… A veut rien savoir des… C’t’une lesbienne, bâtard!
- Ben, faut croire que ça y tentait d’faire changement…

Le poing d’Éric s’abattit sur le bar.

- Aye, fais pas ton comique!

Voyant que des curieux se tournaient vers eux, Steve tenta d’apaiser son ami.

- Attends, Man, capote pas! Laisse-moé t’expliquer.

Éric pompait sur sa chaise et ses yeux menaçaient de sortir de leur orbite. Remarquez, je le comprenais un peu. Une sœur, peu importe son orientation sexuelle et son âge, c’est sacré pour un homme. On ne touche pas à ça.

- Était pas toute seule, lâcha Steve. Carla était là aussi.

Éric demeura bouche bée devant ce que lui laissait entrevoir son ami.

- Sont v’nues toutes les deux à mon appart, y a deux semaines à peu près. Crêpées pis en p’tites jupes courtes. T’aurais dû les voir, Man! Des chattes en chaleur. J’te jure, elles avaient décidé que j’y passerais, pis j’avais pas mon mot à dire.
- Me semble, fit Éric d’un air dégoûté.
- Aye, j’aurais ben voulu t’y voir, Man! Le décolleté jusqu’au nombril, pas de p’tites culottes… Quessé qu’t’aurais fait à ma place?

Éric se mura dans un silence buté et fixa sa bière. J’en profitai pour servir un Bloody à une fausse blonde, puis retournai aussitôt farfouiller derrière mon bar, l’oreille tendue.

- J’te l’ai dit parce que t’es mon meilleur chum. Après tout c’qu’on a fait ensemble, me semble qu’y doit y avoir moyen de s’comprendre!

Éric secoua la tête d’un air découragé.

- J’peux pas croire que t’aie fait ça.
- Écoute, dit Steve en posant une main conciliante sur l’avant-bras d’Éric, c’t’ait une erreur, j’m’en rends ben compte asteure. Sur le coup, j’ai pas pensé aux conséquences. Pis là, j’le regrette.

Le regard d’Éric s’attarda sur les doigts de son ami.

- Mettons. Pis là, si Maude allait chez vous pour remettre ça, quessé qu’tu ferais?

Steve répondit avec conviction :

- J’lui dirais non, Man. Même si ça s’rait tough, j’dirais non. Parce que t’es mon meilleur chum.

Un lourd silence s’installa. De mon côté, je ne savais plus quelle tâche m’inventer pour demeurer près de mes lascars. Le comptoir était propre, les verres aussi. Heureusement, ils étaient trop concentrés sur leur conversation pour remarquer mon manège.

- Okay, fine, on oublie ça, déclara Éric en levant sa bouteille. T’es mon meilleur chum. J’te pardonne.

Le sourire de Steve s’élargit jusqu’à ses oreilles.

- Chus tellement content, Man! J’en pouvais pus de t’cacher ça. Toé, t’es au boutte!
- R’garde, on s’est toujours tout dit, faque c’est correct.
- Presque, le reprit Steve.
- Presque?
- Presque tout dit. Y a une affaire que t’as jamais voulu m’dire.
- C’est pas pareil, marmonna Éric.
- Arrête, j’viens de t’dire que j’ai couché avec ta sœur. Tu peux ben me l’dire, asteure. Man, on était au secondaire. C’est passé date!

Eric réfléchit et hocha la tête.

- Okay, t’as raison. J’peux ben te l’dire. Mais promets-moé qu’on va encore être chums après.
- Promis, Man.

Dans un geste empli de solidarité masculine, Steve empoigna la main d’Éric. On aurait cru qu’ils s’apprêtaient à faire un bras de fer. De voir ces deux gaillards aussi unis, ça m’a presque tiré une larme. Que c’est beau, l’amitié!

- Awaye, shoote! Dis-le donc. Je l’sais qu’c’était Sandra.
- Non, c’était pas elle.

Steve ouvrit des yeux ahuris.

- Comment ça, c’était pas elle? J’ai toujours pensé qu’c’était ma blonde, que tu t’étais tapé ce soir-là!
- Ben non, j’aurais jamais fait ça!
- Qui, d’abord?

Éric hésita à nouveau.

- Attends, laisse-moé t’expliquer comment ça s’est passé. Tu t’souviens qu’tu m’avais demandé d’aller chercher du jus?

Steve s’égaya à ce souvenir.

- Mets-en, que j’m’en souviens! T’es revenu avec une caisse pleine pis l’air complètement parti. Vas-tu enfin m’dire avec qui t’as couché ce soir-là?

Je comprenais l’impatience de Steve. Moi-même, je n’en pouvais plus d’attendre qu’Éric lâche le morceau. Le regard de ce dernier se fit fuyant.

- C’était la première fois.
- J’le sais, mon chum! Awaye, c’était qui? Nancy? Pas la grosse Suzie, toujours?
- Non, c’était pas eux autres.
- Arrête de m’niaiser pis dis-le, bâtard!

Soudain, l’expression d’Éric se fit plus résolue. Il regarda Steve droit dans les yeux et lâcha :

- Ta mère, mon chum. C’était ta mère.


**********
Notes de l'auteure

J'ai écrit ce texte avec pour objectif de le soumettre au concours Les mille mots de l'Ermite, en 2010.

J'avais eu envie de m'amuser un peu à écrire en joual, question de voir si ce genre de narration me conviendrait. Dans les faits, je me suis vite rendue compte que ça ne m'intéressait pas vraiment, et d'ailleurs je n'aime pas beaucoup lire du joual, mais bon, au moins je l'ai tenté pour voir ce que ça donnerait!

Ce texte a paru pendant une dizaine de jours sur le blogue de l'Ermite de Rigaud, et j'ai obtenu de bons commentaires à son sujet. 

Un moment, je me suis dit que j'écrirais peut-être un jour un recueil intitulé "Confidences d'un barman" (une suggestion reçue d'une amie, si je me souviens bien), dans lequel j'insérerais ce petit texte, mais l'envie m'a passé. Ça a juste été un texte amusant à écrire, une expérimentation et une expérience que j'ai appréciées!

samedi 18 février 2017

Le mystérieux vaisseau vingt-huit

Texte s'adressant à un public général
Genre : Science-fiction
1 986 mots


Une alarme? Mauris se redresse et tend l’oreille pour écouter le message préenregistré. S’il en croit ce que lui dit la voix féminine, sa navette de transport quittera le secteur dans trois minutes.

Comment? Il n’a même pas été averti de son arrivée! Il ne peut pas déjà être aussi tard, c’est impossible. Coup d’œil à sa montre. Tiens, on dirait bien que oui. Aurait-il été si absorbé par ses tâches qu’il en aurait perdu la notion du temps? Il en doute, même si sa liste était plus longue que d’ordinaire. Le double de ce qu’il doit accomplir sur son vaisseau habituel. Tout ce boulot pour lui seul!

Que fait donc Franks? Son silence chiffonne Mauris. Le superviseur était censé l’avertir une demi-heure à l’avance, puis lui lancer un rappel cinq minutes avant l’échéance. C’est son rôle, l’une de ses insignifiantes tâches dans le processus, et il n’est même pas capable d’assumer cette responsabilité? Ou alors, il le fait exprès, juste pour le plaisir de le voir se défoncer pour atteindre la navette à temps. À moins qu’il ne soit trop occupé à courtiser l’une de ses jolies adjointes.

Peu importe. C’est encore Mauris qui risque de payer pour l’incompétence de l’un de ses patrons. S’il arrive en retard au sas, ce sera catastrophique. Il se méritera un autre billet, c’est certain. Déjà deux ce mois-ci. Pour de bêtes malentendus avec ses supérieurs.

Il ne peut pas se permettre un autre blâme. Il n’ose même pas penser à la réaction de Sophy s’il se faisait rétrograder. Où l’affecteraient-ils? Aux cuisines, aux chaînes de montage? Il a passé l’âge de ces basses besognes.

Rien tout cela ne serait arrivé s’il avait œuvré sur son vaisseau habituel. Il a fallu que cette affectation pour le vaisseau vingt-huit tombe sur lui. Pourtant, il ne devrait pas s’en étonner. Les remplacements, il connaît. On le désigne plus souvent qu’à son tour lorsque l’équipe est réduite. Peu importe les problèmes de personnel, le boulot doit tout de même s’accomplir dans les délais. Et les gestionnaires se moquent bien des petites gens qui doivent trimer dur pour atteindre des objectifs irréalistes.

Il aurait dû prétexter une maladie quelconque pour éviter d’aller travailler dans ce vaisseau en particulier, un nouveau venu dans le convoi. De drôles de rumeurs circulent à son sujet. Des histoires de disparitions inexpliquées. Certains parlent même d’esprits frappeurs ou de fantômes. Ce qui est stupide, bien entendu.

Si le bâtiment demeure inhabité depuis son annexion et qu’il se tient à l’écart, c’est pour mieux protéger le convoi. D’ici quelques mois, lorsque les gestionnaires se seront assurés que les composantes du bâtiment sont bien stables, ils l’intégreront à l’ensemble et il y prévaudra la même situation qu’ailleurs : navettes fréquentes entre les vaisseaux, repas pris en commun et solidarité entre les travailleurs. Ce n’est qu’une question de temps. En attendant, ces histoires de disparitions ne sont que des contes pour les bonnes femmes.

Tout de même, Sophy a raison. Sa bonté le perdra. Il aurait dû protester plus fort pour obtenir une meilleure affectation. Quelqu’un aura sûrement décidé de le punir pour son attitude jugée « trop réactionnaire » par le conseil de discipline. N’y a-t-il plus moyen d’exprimer une opinion sur ce convoi de malheur?

Tiens, que se passe-t-il donc du côté des arbres? Les feuilles se tournent à l’envers. Voilà qui ne lui dit rien de bon. Dans le bon vieux temps, ce genre de signe annonçait la pluie, mais il y a si longtemps qu’il vit dans l’espace. Trop longtemps. Il en avait presque oublié l’odeur d’ozone qui précède l’orage. L’air qui se rafraîchit en vue de l’ondée à venir. Il ne sait pas comment les savants s’y sont pris pour arriver à reproduire aussi fidèlement de tels phénomènes terrestres dans ce vaisseau, mais c’est assez bien réussi. Pour un peu, il en verserait une larme de nostalgie.

Vite, tout remettre en ordre. Ranger les sacs de terreau. Mais où? Les remises sont pleines à craquer. Et personne pour l’aider.

Tant pis. Il dira qu’il a oublié. La conséquence sera moindre que pour un retard. Franks l’a bien averti ce matin : comme il est le seul travailleur sur le vaisseau vingt-huit, il ne lui enverra qu’une navette automatisée. À lui d’être à l’heure.

C’est bien connu, les gestionnaires ont horreur des transports d’urgence qui dérangent leur programme. Dans un tel cas, peu importe le réel fautif, c’est toujours le plus petit maillon de la chaîne qui paie les pots cassés. En l’occurrence, les ouvriers comme Mauris.

Allez au pas de course. Il lui reste encore quelques minutes pour atteindre la navette. Il peut y arriver. Sauf qu’il n’est pas tout près. Attention, il faut surveiller les plaques du plancher. Certaines sont fissurées. Ce vaisseau pourtant tout neuf se dégrade à vue d’œil. Quel genre d’expériences font donc les savants ici?

Ce n’est pas le moment. Et pas son problème. Il est affecté aux plantes, pas au matériel fixe, ni aux simulations. À chacun son boulot.

Tout de même, les conditions de travail empirent ces temps-ci. Les gestionnaires devraient y voir, plutôt que de scruter les cieux dans l’improbable espoir d’atteindre une planète habitable. Comme si quelqu’un y croyait encore. À force de demeurer dans leurs luxueux vaisseaux à rêvasser, la vie doit leur sembler facile. Ils devraient aller faire un tour sur le terrain de temps en temps. Se salir les mains ne leur ferait pas de mal. Et dire qu’on les paie trois fois son salaire. Il pourrait prendre leur place n’importe quand. Mais eux, par contre, ne sauraient pas s’occuper des jardins, ni même d’aucune tâche réservée aux sous-fifres comme lui. Il aimerait bien les y voir, ces bureaucrates.

Des nuages? Il se passe de drôles de choses sur ce vaisseau. Les arbres se balancent de plus en plus. Le vent se déchaîne. Un premier coup de tonnerre, puis un second. Quels champions, ces informaticiens! Franchement, ils auraient pu attendre qu’il sorte avant de lancer leur programme! Ou alors, peut-être est-ce voulu? Ils ne le font tout de même pas exprès?

Il a tellement mal aux pieds. Les poumons lui brûlent. Les courses échevelées, ce n’est plus de son âge. N’y a-t-il personne qui se rende compte de sa présence? Que fait donc Franks?

Trente-six ans, qu’il se plie en quatre pour satisfaire les exigences des gestionnaires. Et pourquoi donc? Un salaire de misère, aucun avantage social. Et la promesse d’œuvrer pour le bien du convoi jusqu’à sa mort.

De la pluie. Des litres et des litres de pluie. Qu’est-ce qu’ils lui envoient, un déluge? Il doit ralentir, ses chaussures glissent. Combien de secondes lui reste-t-il?

Sa vue est embrouillée par toute cette eau qui lui tombe dessus. Et dire qu’on les rationne sur les vaisseaux des ouvriers, alors qu’il semble y en avoir amplement pour tout le monde. Ce genre d’injustice ne l’étonne même plus. Tout le contraire de ce que les recruteurs leur avaient fait miroiter à l’époque. De la nourriture à volonté, un cadre de vie sain et agréable… Quelle foutaise! Il s’est engagé à faire partie du convoi en toute bonne foi et pour améliorer leur sort, à lui et Sophy. Pour ce que ça leur a rapporté. Il est grand temps de revoir le partage des privilèges par ici.

À ce rythme, il ne tiendra pas encore bien longtemps. Son implant cardiaque n’est plus de toute première jeunesse. Et ils n’a pas les moyens de le faire réparer. Déjà, il ne sait pas comment il arrivera à offrir à Sophy le nouvel œil qu’elle lui réclame à grands cris. Ils se sont mis aux mets déshydratés de moindre qualité pour réaliser quelques économies, mais même en coupant sur les rations, le but sera long à atteindre.

Un point de côté, misère. Allez, un grand respir. Faire rentrer l’air pur et expirer celui qui est vicié. La douleur est encore pire. Cette technique est bonne pour les jeunes, il a passé l’âge de ces folies.

Demain, c’est décidé, il se portera pâle. Qu’ils se débrouillent avec leurs jardins. De toute façon, que pourrait-il bien se produire? Les pauvres et adorables petites plantes vont mourir, et alors? À quoi bon sarcler, creuser, planter, élaguer et bouturer, pour ensuite regarder le tout pousser, puis disparaître?

Ah! Les beaux savants et leurs sacro-saintes études scientifiques. Malgré toutes leurs promesses, leurs expériences n’ont pas encore réussi à créer des plantes plus résistantes. Pour les fleurs et les arbres, ça va, mais faire pousser des légumes dans un environnement contrôlé semble être une tout autre histoire. Une question d’engrais, d’après Franks. Comme s’il y connaissait quoi que ce soit, cet imbécile.

De toute manière, Mauris sait très bien où vont les maigres récoltes : chez les mieux nantis, qui s’empiffrent sans se soucier de la classe ouvrière. Et qu’on ne lui parle pas de leurs plats soi-disant authentiques. Il est encore capable de faire la différence entre ce qui sort des machines et ce qui est produit de façon naturelle!

De la neige? Cette fois, ils exagèrent! Il va finir par croire qu’il s’agit d’une blague. Organisée par Franks, possiblement. Bravo les gars, mais la vraie neige du bon vieux temps ne tombait pas de cette façon. Elle s’accumule trop vite.

Ses chaussures ne sont pas conçues pour supporter de telles conditions. Il se plaindra en haut lieu. Quoique. Il vaudrait mieux pour lui qu’il se fasse oublier un peu. Les billets. Il y en a déjà trop à son dossier. Inutile d’attirer l’attention sur lui.

Si ça se trouve, Franks est déjà rentré chez lui, bien au chaud dans ses quartiers. Il l’aura oublié. Qui sait, peut-être que personne ne se doute qu’il est là, à avancer en frissonnant dans cet enfer gelé?

Le sas, enfin. La navette devrait se trouver de l’autre côté de la paroi vitrée. Aucun phare, aucun avertisseur clignotant. Serait-il arrivé trop tard?

Ce doit être à cause de la neige. De la condensation sur la vitre, c’est possible, non? Allez, un dernier effort, il va l’avoir! Demain, son corps le lui fera payer, mais il n’ira pas travailler de toute façon.

Soudain, son pied droit dérape sur une plaque de glace et il part en vol plané. Lorsqu’il reprend ses esprits, il est étendu sur le sol, avec le dos mouillé et les lombaires en miettes.

Pas le choix, il lui faudra ramper pour atteindre le dispositif d’urgence. Et ensuite quoi? Appuyer sur le bouton. Demander un transport. Attendre qu’on vienne le chercher.

Non, ce n’est pas la solution. S’il réclame de l’aide, il n’y coupera pas. Il l’aura, son billet. Par contre, si personne ne se rend compte qu’il est toujours sur le vaisseau, peut-être n’y aura-t-il aucune conséquence. Pas de billet, pas de problème.

Il espère juste que Sophy aura l’intelligence de n’alerter personne.

Obligé de passer la nuit sur le vaisseau vingt-huit. À se les geler en attendant que quelqu’un rouvre le sas au petit matin. Et croiser les doigts pour que la promesse de crédits supplémentaires achète le silence des éventuels témoins. Pour éviter le pire.

Relégué aux oubliettes, le nouvel œil. Ils n’en auront jamais les moyens. Cette fois, c’est clair : Sophy va vraiment le tuer.

Allez, se relever pour chercher un abri. L’une des remises, ce sera sûrement la meilleure option.

Un cliquetis au-dessus de lui. Que se passe-t-il? D’un seul coup, plus de neige, plus de vent. Et ce brouillard qui descend vers lui? Une sorte de brume bleutée, bien peu naturelle. Porteuse d’un parfum amer. Étrange.

Sa gorge se serre. Il a du mal à respirer. Ses membres se mettent à convulser. Il tombe sur la neige. Si froide, elle s’insinue dans sa chemise. Il n’arrive pas à contrôler ses spasmes.

Sa dernière pensée va aux gestionnaires. Il aurait peut-être dû se montrer un peu moins exigeant, mettre un peu plus de coeur à l’ouvrage. Et fermer sa grande gueule.


**********
Notes de l'auteure

Ce texte a été écrit dans le cadre d'un atelier d'écriture donné par Élisabeth Vonarburg (l'atelier long de 2013). Les consignes de départ étaient : une course contre la montre retardée par les éléments, au je, avec l'élément "what the fuck" : un sac de terreau. 

Bien sûr, nous avons joué avec le texte par la suite (notamment en changeant de narrateur et en faisant de l'échangisme de textes entre ateliéristes). D'ailleurs, ma collègue Pascale Raud s'est bien amusée à réécrire le tout à sa manière. Je me suis réappropriée le texte par la suite, mais Pascale y a certainement laissé un peu de son mordant!

C'est le genre de texte que je trouve jouissif à écrire. Dans le cas présent, il m'a permis de me défouler à propos de certaines situations que je vivais à mon travail (Ah! Ces gens avec qui l'on travaille au quotidien sans les avoir choisis!). Et pourquoi pas? L'écriture, ça peut aussi servir à ça!

lundi 13 février 2017

Jeu de patience

Texte s'adressant à un public adulte
Genre : Réaliste/Noir
2 213 mots


- Souris, viens donc!

Où en suis-je rendue déjà? Ah oui, deux cent quatre-vingt-treize.

Je feins d’être trop plongée dans mon roman pour entendre l’invitation d’Amanda, qui insiste :

- Allez, Souris, viens te baigner, elle est bonne!

Deux cent quatre-vingt-quatorze.

Je ne prends pas la peine de la regarder. Elle sait très bien que je déteste l’eau. M’a-t-elle vue une seule fois nager ces dernières années ? Elle joue la comédie pour son petit copain, voilà tout. Jusqu’ici, elle et lui ne se sont pas trop gênés pour batifoler dans la piscine creusée. Je ne vois pas très bien en quoi ils pourraient avoir besoin de moi. Amanda hausse les épaules et lance à son ami :

- Je te l’avais dit, chéri! La Souris n’aime pas l’eau!

Deux cent quatre-vingt-quinze.

Il la prend par la taille et l’attire contre lui.

- Laisse-la donc tranquille, on n’a pas besoin d’elle pour s’amuser.

Amanda fait mine de le repousser.

- Oh! Ne me dis pas que tu as un faible pour la Souris?

Deux cent quatre-vingt-seize.

Il lui chuchote, en se pensant de toute évidence discret :

- Es-tu folle ? Ta cousine me fait flipper, avec son teint de morte vivante. Elle ne pourrait pas aller ailleurs ?

- T’inquiète! répond Amanda en rigolant. La Souris ne dit jamais rien. Elle ne nous dérangera pas. Hein, Souris?

Deux cent quatre-vingt-dix-sept, deux cent quatre-vingt-dix-huit.

Ça y est presque ! Je serre les dents. À m’en péter la mâchoire. Demeurer stoïque, immobile. En apparence plongée dans ma lecture. Jouer le Jeu jusqu’au bout. J’en suis capable. Plus que deux fois. Et le Jeu sera enfin arrivé à son terme.

Amanda et son copain s’amusent encore un peu en m’ignorant. Puis se décident à sortir. Ma cousine prend tout son temps pour se rendre à sa serviette, en se déhanchant de façon exagérée. Son compagnon suit des yeux les gouttes qui ruissellent sur ses courbes gracieuses. En ce moment, elle pourrait lui demander le monde, il le déposerait à ses pieds pour quelques minutes d’extase.

Je ne me suis jamais laissé berner par les airs enjôleurs de ma cousine. Je sais très bien que derrière ses sourires se cache une femme enfant capricieuse. Chacune de ses moues boudeuses me rappelle maman. Deux égoïstes de la même trempe. Je n’ai jamais compris pourquoi les hommes se ridiculisent pour de pareilles femmes. Papa lui-même n’a pas fait exception à la règle. Il a mis maman sur un piédestal. Pour ce que ça lui a rapporté.

Le patio tremble sous les pas lourds de tante Odile, qui se prépare à jouer sa scène préférée. Celle de la mère rabat-joie. Elle frappe dans ses mains et crie de sa voix haut perchée :

- Allez! Hop les enfants! Nous soupons dans deux minutes! Carl, tes parents doivent être morts d’inquiétude, cours vite chez toi!

Tante Odile. Tout est de sa faute. C’est d’elle qu’Amanda tient la stupide idée de me traiter de Souris. Un jour, tante Odile s’est exclamée, en me voyant trempée par la pluie : « Seigneur! On dirait un rat mouillé! »

Amanda a alors commencé à m’appeler Face de rat, mais par bonheur l’oncle Henri s’est opposé à ce surnom cruel. Contournant l’interdiction, ma chère cousine s’est rabattue sur un sobriquet plus subtil mais tout aussi péjoratif. Souris. Comme si j’étais peureuse et insignifiante. La preuve qu’elle me connaît bien mal.

Odile se tourne vers moi et plisse le nez de dégoût.

- Et toi, qu’attends-tu pour aller te débarbouiller? A-t-on idée d’étaler autant de crème solaire sur un visage! Dis-moi, tu en as répandu dans tes cheveux ou tu as juste oublié de les laver? Vraiment répugnant! À ton âge, moi, je prenais soin de mon corps. Ce n’est pas pour rien que j’ai été élue reine de beauté deux années consécutives!

Cent dix.

En ce qui la concerne, je suis encore loin du compte. Ravalant mon ressentiment, je réussis à conserver une expression impassible. Chaque femme de cette maison paiera à son heure pour ce qu’elle m’a infligé. Mon tour viendra.

Au repas, oncle Henri écoute les grands titres du téléjournal. Intéressant et instructif, comme d’habitude. Tous ces meurtres, ces crimes non résolus. Tante Odile fait claquer sa main dodue sur la télécommande.

- Pas de télévision à table, Henri! Combien de fois devrai-je te le répéter?

Dans des moments comme celui-ci, j’éprouve une envie irrésistible d’initier mon oncle au Jeu. Ses yeux ne prendraient plus jamais cette lueur penaude. Sa tête se tiendrait droite sur ses épaules. Henri n’est qu’un benêt. Un brave bougre mais si naïf.

Plus que jamais, je regrette la promesse faite à mon défunt père. Je ne peux rien révéler du Jeu, j’ai promis. Tout de même, c’est son frère, il aurait pu lui en parler. Avec une femme pareille, ça lui aurait bien rendu service.

Bon sang, ce que je peux détester cette salle à manger lavande ! Plus que tout, je hais cette tapisserie fleurie. Un peu d’essence là-dessus, une allumette et le tour serait joué. Sauf que ce ne serait pas très malin. Ne jamais utiliser la même tactique. C’est la base si l’on ne veut pas être pris.

Les mâchoires de tante Odile mastiquent avec bruit la bavette trop cuite. Puis sa bouche mollasse engouffre une quantité incroyable de frites. Arrosées d’une gorgée de vin. Steak, frites, steak. Allez, tante Odile, une bouchée de gras, encore une autre ! Elle finira par exploser. Ce qui m’épargnerait bien du boulot. Pour chasser mon dégoût, je me concentre sur les jérémiades de ma cousine.

- S’il te plaît, papou! supplie Amanda. Laisse-moi y aller! Tous mes copains y seront!

Quelle enfant archi gâtée par la vie ! D’accord, sa mère est une ogresse et son père un mouton, mais ils sont tous deux à ses pieds depuis sa naissance et ses moindres caprices sont exaucés. Et pourtant, Amanda tient pour acquise sa bonne fortune.

Depuis que la princesse a obtenu son permis de conduire, elle ne cesse d’emprunter la décapotable de l’oncle Henri. Oh, il proteste toujours pour la forme, mais il finit par être vaincu par son amour. L’amour. Une perte de temps. Un frein. Une limite. Seule la patience a des limites. L’amour ne doit pas empêcher le Jeu de suivre son cours.

La tête basse, oncle Henri capitule. Amanda dévoile ses dents cruelles et me susurre :

- Désolée, Souris! Tu ne peux pas venir, cette soirée est interdite aux zombies!

Deux cent quatre-vingt-dix-neuf.

Un frisson d’anticipation me parcourt le dos. Je cache mon sourire derrière ma serviette de table et m’efforce de conserver mon habituel masque de froideur. Le dira-t-elle encore ? Mettra-t-elle enfin un terme au Jeu ? On dirait bien que non. Elle ne s’occupe déjà plus de moi.

Je suis trop nerveuse, ça va finir par se voir. Je me lève, vide mon assiette et me dirige vers ma chambre. Est-ce vraiment le bon moment ? Je crois, oui. Il le faut. Je n’en peux plus d’attendre.

Je m’avance à pas lents vers la fenêtre de ma chambre. Ma main tremble en enlevant le loquet. Un grincement. Je m’arrête. Bonjour la discrétion! J’aurais dû huiler le mécanisme, l’entretenir afin d’être prête le moment venu. Ce genre d’erreur ne me ressemble pas, je vais devoir me surveiller.

J’inspire pour me calmer. Puis me glisse dehors. Parfait, la pelouse est encore sèche, mes pas ne laisseront aucune trace.

Tandis que mes pieds fébriles foulent l’herbe tendre, je me remémore ma première participation au Jeu. Je me rappelle de chaque détail.

Snouffi, ce cher Snouffi. Je venais de le prendre sur le fait alors qu’il creusait un trou dans les plates-bandes. À l’époque, je devais avoir à peu près neuf ans. Le matin même, maman et moi avions planté de belles fleurs, des annuelles, devant la maison. Tout ce travail gâché. Maman serait furieuse à son retour. Et, comme d’habitude, elle se défoulerait sur moi. Comme si tous les maux de la Terre devaient m’être attribués. J’avais compris depuis longtemps qu’elle ne m’avait jamais désirée.

Je me suis mise à injurier Snouffi. Il avait l’air honteux, mais ça ne m’a pas adoucie. J’ai levé un bâton. Je m’apprêtais à le punir, mais papa m’a arrêtée en plein vol. Pour la première fois de ma vie, je l’ai vu en colère. Il m’a sermonnée :

- Tu n’as pas le droit d’agir de cette façon. Je n’accepterai jamais cela de ma fille.

J’ai baissé la tête. Il a soupiré, puis a semblé prendre une décision. Il m’a dit :

- Bien, je crois qu’il est temps pour toi d’apprendre la patience. D’ailleurs, je connais un jeu de patience qui pourrait t’y aider.

Je l’ai regardé, curieuse.

- Un jeu de patience?
- C’est ça, un jeu de patience. Mais tu dois me promettre de n’en parler à personne.
- Même pas à maman?
- Surtout pas à maman.

Il ne m’a pas été trop difficile de promettre. J’aimais bien l’idée de jouer dans le dos de ma mère. Papa a souri, puis m’a annoncé :

- Pour commencer, tu vas choisir un chiffre.
- Un chiffre?
- Oui, un chiffre, qui correspondra au nombre de chances que tu accordes encore à Snouffi.
- Des chances de quoi?
- De s’amender. Combien de chances lui laisses-tu pour comprendre qu’il doit arrêter de creuser des trous dans nos plates-bandes?

J’ai réfléchi un peu et lancé le premier chiffre qui me venait en tête :

- Sept.
- Sept. Excellent choix!
- Et ensuite?
- Ensuite, tu attends.
- Quoi?
- Que Snouffi recommence. Sauf que, cette fois-là, tu n’auras pas le droit de te fâcher. Tu resteras calme et tu lui montreras une fois, une seule fois, qu’il ne doit plus agir ainsi. S’il ne tient pas compte de ton avertissement, ce sera tant pis pour lui. Le Jeu aura commencé.

Je me rappelle avoir hoché la tête sans trop saisir le concept émis par mon père. Évidemment, le chien avait à nouveau déterré les annuelles. Et les vivaces aussi. La tentation d’exploser était forte, mais avec l’aide de papa, j’avais réussi à résister.

- Ça fait combien? me demandait-il chaque fois que nous prenions le cabot en flagrant délit.

Un jour, j’ai fini par lancer le chiffre magique :

- Sept.
- Bien. Suis-moi avec Snouffi.

Maman faisait la tournée des boutiques cet après-midi-là. Même si je détestais les magasins, j’aurais dû l’accompagner. Trop obnubilée par sa personne, elle n’a pas remarqué ma mine basse. Snouffi n’a plus jamais détruit les plates-bandes. En fait, personne n’a plus jamais revu Snouffi.

- Lorsque tu fixes les règles du Jeu, tu dois aller jusqu’au bout, avait décrété papa.

Et je l’ai fait. Avec Snouffi et à bien d’autres occasions. Le Jeu est devenu un moyen d’accepter la réalité. De supporter ce monde si imparfait. Parce que savais que, tôt ou tard, l’heure de ma revanche sonnerait.

Cachée dans la pénombre du garage, je vois Amanda entrer, puis s’installer dans la décapotable grise.

La porte commence à remonter. Je sors alors de l’ombre et dévoile ma présence. Ma cousine me jette un regard interloqué. Toutefois, fidèle à elle-même, elle retrouve vite son aplomb et relève la tête. Je suis suspendue à ses lèvres trop rouges. Prononcera-t-elle enfin les mots qui me délivreront de mes tourments ?

- Que fais-tu là, Souris?

Trois cents.

Oui, enfin ! Mes épaules s’affaissent de soulagement. Le cœur léger, je m’empare du bois un de l’oncle Henri et en assène un coup fracassant sur la joue de ma chère cousine. Et encore un autre. Prise par un fou rire irrépressible, je répète ce mouvement libérateur à l’infini.

La porte du garage est arrivée depuis longtemps au bout de sa course lorsque je m’arrête. Amanda gît dans la décapotable. Ensanglantée. Plus belle que jamais.

J’essuie mes empreintes sur le bâton, puis réintègre en silence ma chambre et m’endors, le sourire aux lèvres, heureuse d’être allée jusqu’au bout. Papa serait fier de moi.

*

Je me penche pour subtiliser une pivoine des plates-bandes de la voisine. Cette fleur écarlate me rappelle Amanda. Une tête trop lourde pour la tige, les couleurs flamboyantes de celle qui veut voler la vedette, mais fragile, si fragile qu’elle s’écroule au moindre coup de vent.

Bien sûr, je regrette un peu que ma chère cousine s’en soit tirée. Il faudra tout recommencer maintenant. Dommage, le Jeu connaît une fin plus satisfaisante d’habitude. Papa n’a pas bronché lorsque la maison a brûlé. Même maman a eu la bienséance de succomber rapidement à la mort-aux-rats. Amanda n’est qu’une empêcheuse de tourner en rond.

Par chance, la princesse semble avoir occulté de sa mémoire les derniers événements. Le choc, sans doute, a diagnostiqué le médecin. Et, compensation non négligeable, elle exhibe à présent une mâchoire fracassée et un nez en piteux état. Sans compter sa commotion cérébrale et son visage tuméfié. Elle se pavanera moins pendant quelques semaines!

Lorsque je lui remets la pivoine, elle me crache douloureusement :

- Merci, Souris!

Pour l’une des rares fois de mon existence, j’ouvre la bouche et lui dis :

- Amanda, je déteste que tu m’appelles Souris. Pourrais-tu arrêter s’il te plaît?

Épuisée, elle ferme les yeux et murmure :

- D’accord… Souris!


Un.


**********
Notes de l'auteure

Une première version de ce texte a été publiée en 2010 dans la revue Moebius #125, puis je l'ai retravaillé et la revue Alibis a publié, en 2014 (dans son #49), la version que vous pouvez lire ici.

J'ai eu de bons commentaires de ce texte noir, qui a surpris quelques personnes dans mon entourage. À l'époque (2010), je m'amusais surtout à écrire des textes gentils, et ce texte contrastait vraiment avec mes productions habituelles. Une amie m'a même dit "Ça sort d'où, ça?" (Mais de mon cerveau bizarre, voyons!)

Je crois que les gens sont maintenant davantage habitués au fait que la lumière et la noirceur se manifestent en alternance dans mes textes. Je ne me censure pas de ce côté, j'écris ce qui a besoin d'être écrit. En espérant ne pas trop traumatiser mes proches au passage! ;)

dimanche 12 février 2017

Réparation

Texte s'adressant à un public adulte (18 ans et plus)
Genre : Réaliste/Noir
874 mots


Planté devant sa table de travail, jambes écartées et dos voûté, Alfred réfléchit à son plan d’action. Ses doigts dévorés par l’arthrite vont et viennent dans sa chevelure clairsemée. Après maintes tergiversations, il tranche en faveur des ongles. Autant amorcer le processus en douceur.

Les ongles. Trop souvent négligés, ils en révèlent énormément sur leur possesseur. Rongés jusqu’à l’os, ils crient une anxiété à fleur de peau. Manucurés à outrance et ornés de fantaisies, ils vantent un portefeuille aisé.

Malheureusement, ces ongles-ci ne lui apprendront rien. En effet, sous prétexte de mener leur enquête, les policiers ont saccagé les ongles de Rachel. Taillés au ras de l’épiderme, sans aucun égard pour l’esthétisme. La lime en carton émeri peine. Impossible de rafistoler cette horreur. Les sauvages ont tout coupé. Même avec la meilleure volonté du monde, il n’arrive à rien et doit s’avouer vaincu.

Le cœur serré par l’appréhension, Alfred examine les pieds de sa protégée. Son regard s’illumine et un soupir soulagé s’échappe de ses lèvres gercées. Au moins, les orteils n’ont subi aucun préjudice. Immaculés, sans laque, sans faux-semblants. Rachel a manifestement eu le bon sens de résister aux caprices de la mode. Comme aucun artifice ne surclasse la magnificence d’une beauté au naturel, il les laissera ainsi, purs et authentiques, sans cette surcharge de couleurs qui ne pourraient que l’enlaidir.

Tôt ou tard, Alfred sait pertinemment qu’il se verra contraint d’appliquer une solide couche de fard sur l’ensemble du corps tuméfié. Il ne se pliera toutefois à cette exigence du métier qu’à la touche ultime, lorsque toutes les étapes de la Réparation auront été complétées.

Les poils disgracieux attirent son œil de perfectionniste. Rarissime aux jambes et sous les aisselles, la pilosité explose littéralement au niveau de la toison bouclée, qui a manifestement manqué de soins. Méticuleux, il étale la mousse à raser sur les membres inférieurs. Pas d’oubli, pas de paresse. Rachel mérite un traitement royal.

Ses paumes caressent au passage les tibias et les genoux, savourant la douceur de cette chair à l’abandon. Les cuisses accaparent sa considération davantage que ne l’exige la situation et son geste se fait lascif. Plus haut, se dessinent des marques violacées, preuve accablante des sévices que Rachel a vécus. Pauvre petite.

Ses mains saturées de mousse agrippent les hanches menues, tandis que sa tête se penche vers les lèvres malmenées. Sa langue effleure le bouton d’amour et le titille au rythme des battements de l’horloge. Tic tac, tic tac, prisonnier de la cadence, Alfred se perd dans les muqueuses de Rachel. Goulûment, il lèche chaque repli, pour enlever l’odeur des autres hommes, pour gober leurs fluides malveillants.

Satisfait de son travail, il se redresse et répand sur le mont de Vénus la crème à raser. La lame glisse et rend à la peau sa douceur originelle. Des pieds aux aisselles, chaque parcelle bénéficie d’une attention particulière.

Un tambourinement léger brise soudain sa concentration. Un intrus. Qui ose violer son domaine et l’interrompre en pleine séance ?

Le drap souillé se rabat sur Rachel. Elle doit à tout prix être préservée. Alfred essuie ses mains, ajuste sa tenue, et ouvre sèchement la porte. Sa chaussure soigneusement astiquée bloque le passage et ses sourcils froncés ne laissent présager aucune bienveillance.

- M.. Monsieur, je vous amène un nouveau cadavre, explique l’interne en bafouillant.

Un bleu, évidemment. Personne d’autre n’aurait osé frapper. Pas lorsque l’affiche Ne pas déranger – Alfred Grimard pend à la poignée.

L’index noueux du thanatologue pointe le corridor adjacent. Le jeunot s’enfuit sans demander son reste, à l’évidence terrorisé.

Et maintenant, les cheveux. Les mèches brunes arborent la même coloration que le pubis, preuve supplémentaire, s’il en est besoin, de la modestie de Rachel. Une bonne fille qui a manqué de chance, voilà tout. Comme Linda. Linda ne trafiquait jamais son apparence. Elle aussi, elle respectait les attributs de Dieu.

La brosse s’emmêle dans les cristaux de sang coagulé, mais il ne ménage pas ses efforts. À grand renfort de produits capillaires, il offre à sa cliente une coiffure digne d’un grand salon.

Avant de passer à l’inévitable ablation des viscères malodorants, il sent monter dans ses entrailles l’impétueux besoin d’accomplir davantage. Rachel a tant souffert sous les reins de mécréants, elle mérite de connaître le plaisir charnel que seul, pourra lui procurer un amant dévoué. Sa sérénité éternelle en dépend.

Alfred dégrafe son pantalon et solennellement, il pénètre Rachel et accélère son va-et-vient. Il sait que son âme s’apaisera grâce à ses soins empressés, comme l’a été celle de Linda et de celles qui ont suivi. Enfin, la Réparation sera complète. Il aura accompli sa mission.

***

L’heure de la dernière touche a sonné. L’aiguille effilée scelle soigneusement les lèvres vaginales, offrant ainsi à Rachel Sauriol une nouvelle virginité. Personne ne pourra plus souiller son corps d’albâtre. Le menton fier, son âme vertueuse pourra pénétrer dans les Champs Élysées, où elle vivra une béatitude infinie.

En sifflotant une marche mortuaire, Alfred Grimard verrouille sa salle de travail. Son labeur est terminé et Anna, sa femme, l’attend pour souper.

Anna n’est pas au courant, pour la Réparation. Inutile de lui en parler, elle n’y comprendrait rien.

Pas plus que la mère d’Alfred n’a compris, lorsqu’elle l’a surpris au-dessus du cercueil de sa sœur Linda.


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Notes de l'auteure

Ce texte a été publié (tel quel) en 2011, dans le fanzine Horrifique #75. 

À l'époque, je voulais explorer mes limites personnelles et j'ai eu l'idée de cette courte histoire, dans laquelle je me suis amusée à dépeindre un thanatologue aux moeurs quelque peu inusités...

Comme ma mère a déjà lu ce texte et qu'elle n'a en absolument pas été traumatisée (!), je peux bien le partager avec le monde entier à présent... ;)

samedi 11 février 2017

Ben le chameau

Texte s'adressant à un public jeunesse
Genre : Conte pour enfants
692 mots



C’est le premier jour d’école de Ben ce matin. Pour qu’il soit beau, Maman chameau lui brosse les poils partout : sur les bosses, la tête, les pattes, le ventre, dans les oreilles… Il proteste :

- Ça va, Maman, je suis prêt maintenant! Je veux aller à l’école!

Maman chameau sourit et lui conseille :

- N’oublie pas, Ben, tu dois être gentil et partager avec les autres. C’est ainsi qu’on se fait des amis!

Ben est si excité d’aller à l’école qu’il sautille en chemin. Il a tellement hâte de découvrir ses nouveaux camarades et son professeur! Soudain, il entend quelqu’un s’écrier :

- Hé! Regardez ce drôle d’oiseau!

Un oiseau? Où donc?

Ben a beau regarder partout, il ne voit aucun oiseau, ni dans le ciel, ni sur une branche, ni sur une maison.

Par contre, il aperçoit un cheval qui le pointe du doigt en riant. À ses côtés se tiennent un écureuil, un castor et une biche, qui regardent Ben d’un air curieux.

Ben comprend tout à coup que le cheval se moque… de lui! Sans lui laisser le temps de dire un mot, le cheval s’exclame :

- Les amis, voyez comme il est étrange, celui-là! Il a d’affreuses bosses sur le dos!

Oh! Quel méchant cheval! Ben a toujours été si fier de ses belles bosses! Il ouvre la bouche pour se défendre, mais le cheval ajoute  :

- Pouah! Regardez-moi ces dents toutes croches! Et cette langue molle! Va-t-en, vilain, tu es trop laid, nous ne voulons pas de toi comme ami!

Le cheval s’avance vers Ben, qui prend peur, trébuche et échappe sa boîte à lunch. Tout le contenu se répand sur le sol!

Ben se fâche et se plante devant le cheval :

- Tu sauras, vilain, que je ne suis pas un oiseau! Je m’appelle Ben et moi, j’adore mes bosses, mes dents et ma langue. Alors, s’il te plaît, laisse-moi tranquille!

Le cheval rigole.

- Les amis, avez-vous entendu ce chameau? Comme il parle drôlement!

La biche, l’écureuil et le castor, qui n’avaient rien dit jusqu’ici, s’avancent près de Ben. La biche explique gentiment au cheval :

- Cette façon différente de prononcer les mots s’appelle un accent, Cheval. Et moi, je trouve que Ben a un très joli accent!
- C’est vrai, approuve l’écureuil. Tu n’es pas d’ici, n’est-ce pas Ben?
- Non, j’habitais au Maroc avant, répond fièrement Ben. Je suis né là-bas.
- Wow! s’exclame le castor. Le Maroc, c’est vraiment très loin!

Le cheval est surpris de voir ses amis discuter avec Ben. L’écureuil et le castor aident le chameau à se relever. La biche, quant à elle, ramasse la nourriture éparpillée sur le sol.

- Qu’est-ce que c’est? demande l’écureuil en pointant un sac rempli de fruits bruns.
- Il s’agit de dattes, répond Ben. Les dattes sont des fruits qui poussent au Maroc. Elles sont très sucrées. Voulez-vous y goûter?

Les trois amis acceptent.

- Comme c’est bon! s’exclament-ils en se léchant les babines.

Le cheval, demeuré à l’écart, aimerait bien goûter aux dattes lui aussi. Seulement, voilà, il sait qu’il n’a pas bien agi et il est certain que Ben ne voudra jamais lui en donner. Il regrette sa méchanceté et il se sent malheureux.

Soudain, Ben s’avance vers le cheval et lui tend sa main, dans laquelle se trouvent trois dattes.

- En veux-tu? Je te les offre!

Le cheval ouvre de grands yeux tellement il est surpris par la générosité du chameau.

- Tu… tu veux bien m’en donner? Même si je n’ai pas été correct avec toi?
- Bien sûr, répond Ben en souriant. Dans la vie, il faut partager!

Ravi, le cheval prend les dattes et les montre aux autres :

- Regardez, les copains, ce qu’il m’a donné! Je retire tout ce que j’ai dit. Ben est gentil, je veux être son ami!

Ce soir-là, étendu dans son lit, Ben repense à cette première journée d’école. Quel bonheur, il s’est fait un tas de nouveaux amis! En fermant les yeux, il se dit que sa mère avait bien raison : partager, c’est bien mieux que de se disputer!


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Notes de l'auteure

J'ai écrit cette petite histoire en 2010, suite à un défi lancé par un ami (nous étions quelques-uns à nous lancer des défis en privé à cette époque). Il fallait écrire une histoire pour enfants très jeunes (4-5 ans) avec un chameau (OK, j'avoue, il fallait que ce soit "des chameaux à Chibougamau"! Disons que ce petit texte a un peu évolué depuis...).

Je précise que ça a été écrit il y a longtemps, et qu'il n'y avait aucune notion socio-politique là-dedans. C'était juste une histoire pour enfants qui parlait de la différence (un thème que j'affectionne).